Arvo Pärt, célèbre compositeur estonien aujourd’hui âgé de 76 ans, est à l’honneur du festival Estonie Tonique avec 3 concerts donnés dans différents lieux parisiens, avec notamment la création française de son oeuvre Adam’s Lament le 4 novembre au Centquatre.

Arvo Pärt et le chef estonien Olari Elts, en pleine répétition de l'oeuvre "Adam's Lament", le 3/11/11 au Centquatre à Paris © Richard Holding
Dans une société aux valeurs matérialistes, où les individus, lancés dans une course effrénée et insatiable vers l’hyper-consommation s’achètent et se revendent les uns les autres, le désir d’unité, d’amour et de spiritualité n’ont jamais été aussi forts. Beaucoup ne ressentent pas le besoin de se poser de questions métaphysiques, et se consument dans l’éphémère. D’autres en ressentent l’étourdissement et la futilité, et se languissent de repères plus stables et atemporels, qu’ils trouvent auprès de l’amour familial ou dans la religion.
Pour ma part, c’est surtout dans l’art, plus particulièrement la musique, que je trouve un ancrage existentiel, et que m’abreuve de spiritualité. En tant que non-croyant, on peut trouver étonnant que j’emploie le mot « spiritualité », mais je ne vois pas pourquoi la religion aurait l’exclusivité d’une telle réalité, car par spirituel j’entends simplement le contraire de matériel ; ce qui relève du domaine de la conscience, de l’esprit. Et pour moi la musique est d’essence spirituelle, voire métaphysique, car elle n’exprime rien de matériel ou de corporel de ce monde, elle est son propre monde.
C’est d’autant plus flagrant dans une musique aussi planante et atemporelle que celle du compositeur estonien contemporain Arvo Pärt qui lui, pour le coup, est un homme très pieux, et même s’il ne compose pas de la musique à vocation liturgique, elle est toujours d’inspiration religieuse, le plus souvent fondée sur un texte sacré.
Alors que la religion suppose une conversion, un acte de foi, avec des règles et des préceptes définis par une minorité, la musique parle à chacun de nous dans un langage clair et universel, que nous soyons catholiques, juifs, homosexuels ou végétariens. La musique ne porte pas de jugement sur les hommes, elle est au delà, elle exprime son propre univers, loin du notre, dépassant ainsi les différences sociales, culturelles et religieuses ; »la musique est plus forte que toute drogue et toute religion », disait le chanteur de metal Marilyn Manson…
Arvo Pärt, ambassadeur de la musique estonienne à Paris
Mais revenons à Pärt, l’un des invités phares d’Estonie Tonique à Paris, un festival qui continue jusqu’à la fin du mois de novembre et qui met à l’honneur l’art contemporain de ce petit pays balte, qui, bien que longtemps sous le joug de l’empire soviétique, a su s’émanciper culturellement et surtout musicalement.
Trois concerts principalement dédiés à Pärt ont été proposés dans le cadre de ce festival, le premier le 7 octobre à l’Eglise Saint-Eustache, par le Choeur national d’hommes d’Estonie, le second à l’Oratoire du Louvre, le 2 novembre, dans un programme de pièces pour choeur a cappella ou avec orgue, et le dernier le 4 novembre, dans l’étonnant Centquatre, avec la création française d’une oeuvre d’envergure composée en 2009 : Les lamentations d’Adam.
Rater la venue d’un aussi grand compositeur que Pärt à Paris c’est comme regarder le Tour de France à la télé alors qu’il passe devant chez soi. J’ai raté le concert du 7 octobre, mais je savais que deux autres portes célestes allaient s’ouvrir quelques semaines plus tard, et j’ai donc attendu le mercredi 2 novembre à 20h36 – jour des morts dans la tradition catholique -, pour goûter une première fois au paradis estonien. Et c’est en plein coeur de Paris, au milieu des trottoirs bondés et des boulevards embouteillés, que la magie a opéré, dans l’Oratoire du Louvre.
Concert ou rite spirituel ?
Sous la direction de Paul Hillier, grand interprète et spécialiste de la musique Pärt, auteur d’ailleurs d’un livre sur le compositeur, le Choeur Philharmonique de Chambre d’Estonie et l’organiste Christopher Bowers-Broadbent nous ont offert une heure et demie de pure joie – religieuse pour les uns, esthétique pour les autres. Il faut dire que le lieu, la programmation du concert (suite de pièces sacrées, entrecoupées de pièces pour orgue seul), jetaient un flou sur la frontière entre concert et cérémonie liturgique. Personnellement, je n’en ai que faire de la liturgie pour me sentir au paradis, et c’est moins le texte et sa portée religieuse que l’émotion purement musicale qui m’intéresse, et qui me procure une paix intérieure.
J’ai été particulièrement heureux de découvrir des pièces inédites, qui n’ont pas encore été enregistrées, comme Veni Creator, Anthem of Saint John the Baptist, The Deer’s cry et Morning Star. J’ai adoré cette dernière oeuvre, assez courte, qui va des ténèbres à la lumière : « Christ est l’étoile du matin, qui, lorsque la nuit de ce monde est passée, apporte à tous ses saints la promesse de la lumière de la vie et ouvre le jour éternel. » Pas besoin de croire en Jésus pour être en extase devant cette trappe de lumière ouverte par le génial cheminement musical, et on peut très bien remplacer « Christ » par « Amour », soit religion par humanité, tout simplement.¨

Le public applaudit Arvo Pärt (à droite) et le Choeur Philharmonique de Chambre d'Estonie, le 2/11/11 à l'Oratoire du Louvre (Paris) © Richard Holding
Ce que j’ai admiré par dessus tout dans ce concert qui a fait salle comble, c’est le respect des auditeurs, qui sont restés dans un silence béat d’un bout à l’autre. Pas ou peu de toussotements, de chaises qui grincent, de programmes qui tombent… c’est assez rare pour être signalé, et ça prouve à quel point la magie pärtienne – tissée de silences – a opéré sur un public attentif et disponible. L’interprétation magistrale y était aussi pour quelque chose – j’ai rarement entendu un choeur aussi pur et cristallin -, mais aussi et surtout, Arvo Pärt faisait lui-même partie du public, les yeux fermés et la tête posée contre le mur, inspirant ainsi respect, contemplation et méditation.
Paradis perdu, paradis retrouvé…
On ne peut malheureusement pas en dire autant du concert du 4 novembre, au Centquatre. Le lieu – un ancien bâtiment de pompes funèbres – a été superbement remodelé, mais paraît peu adapté à l’intimité d’une musique comme celle de Pärt, qui réclame un silence absolu. Le problème c’est qu’il s’agit d’un grand espace ouvert, un peu comme un hall de gare, et les moindres petits bruits (des pas, une porte qui grince, un bébé qui crie, une chasse d’eau des toilettes…), même s’ils sont éloignés de la scène, résonnent et viennent perturber le climat de quiétude qui enveloppe la musique de Pärt. Et que de toussotements dans le public!!!
Le Choeur Philharmonique de Chambre d’Estonie et l’Ensemble orchestral de Paris placés sous la direction d’Olari Elts, interprétaient donc en création française Les lamentations d’Adam, une oeuvre longue de 18 minutes. De Pärt il y avait aussi Ein Wallfahrtslied, Summa, et Da pacem Domine. La première partie du concert était consacrée au compositeur français Thierry Eschaich, dont l’oeuvre phare était le Concerto pour orgue et orchestre n°2, une musique rythmée, pleine d’énergie, mais qui m’a fait plus penser à une musique d’action d’un film qu’autre chose.
Les quatre oeuvres de Pärt ont été interprétées à la suite, sans coupure (à part évidemment les inévitables toussotements et grincements de chaise de la part du public…). L’oeuvre qui m’intéressait le plus était la création française, car je connaissais les 3 autres. Pärt a composé là une oeuvre un peu dans la même veine que Cecilia Vergine Romana, et on pense aussi à sa Symphonie n°4 dite « Los Angeles » (les anges). Elle est écrite pour choeur mixte et orchestre à cordes, et on y retrouve tous les ingrédients de la sauce pärtienne des années 2000, avec une musique qui procède par petites touches, courts motifs récurrents, et qui laisse une place importante au choeur, qui chante d’ailleurs plusieurs fois a cappella.
Le texte raconte les souffrances d’Adam, après qu’il fut chassé du paradis. Arvo Pärt offre cette clé d’écoute : « Pour moi, le nom d’Adam est un nom « collectif » non pas simplement évoquant l’humanité tout entière, mais aussi chaque individu, indépendamment de son époque, de sa classe sociale ou de sa croyance religieuse. Adam se lamente sur cette Terre pour des millénaires. Notre ancêtre a pressenti la tragédie humaine, éprouvé sa culpabilité, le résultat de son péché. Il a subi tous les cataclysmes de l’humanité dans les tréfonds d’un désespoir inconsolable et jusque dans son agonie. »
Pas très joyeux tout ça, mais on peut effectivement considérer Adam comme un mythe universel qui parle à chaque homme, tout en le débarrassant de cette culpabilité chrétienne qui n’a selon moi pas lieu d’être. On peut considérer l’existence comme une source de souffrance, mais je refuse de mettre cette souffrance sur le compte de soi-disant « pecheurs »… Pour moi la souffrance nait de l’ignorance, du non-sens de l’existence, du vide angoissant qui s’ouvre devant nous. Mais un vide qu’on peut fort heureusement combler, en choisissant de vivre, tout simplement, en donnant un sens individuel à sa vie. Personnellement, le sens de ma vie je le perçois en écoutant une telle musique, qui a une vertu consolatrice ; en l’écoutant, je me sens porté vers un plan de conscience supérieur, qui pourrait être celui de l’intuition (telle que la conçois le philosophe Bergson), c’est-à-dire une conscience intime de la puissance vitale qui nous anime et qui nous relie au reste de l’univers. Car c’est bien cela que je ressens : une émotion de solidarité avec le Tout, la conscience d’être un microcosme au sein du macrocosme, et non pas une entité individuelle et solitaire.
Et ce que je trouve encore plus génial dans cette oeuvre de Pärt, c’est sa manière de nous parler de l’absence du paradis, tout en nous introduisant dans le paradis, qui est celui généré par la beauté de sa musique toute spirituelle…

Arvo Pärt salue le public à l'issue du concert au Centquatre à Paris, qui a vu la création française de son oeuvre "Adam's Lament", le 4/11/11 © Richard Holding