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Musiques merveilleuses pour « A la merveille » de Terrence Malick

Lundi, mars 25th, 2013

Avec son nouveau film A la merveille (« To the wonder ») en salles depuis le 6 mars, Terrence Malick livre comme à son habitude une partition cinématographique éblouissante de beauté, où on retrouve les principaux ingrédients qui font la force de ses films : une lumière magnifique, un montage impressionniste de grande virtuosité, une narration elliptique et une bande-son judicieusement réfléchie, où la part belle est donnée à la musique classique et contemporaine. Prelude du Parsifal de Wagner, Fratres d’Arvo Pärt, Harold en Italie de Berlioz ou encore la 3e symphonie de Gorecki se mêlent aux compositions discrètes du jeune Hana Townshend.

Le précédent film de Malick, The Tree of Life, Palme d’Or à Cannes en 2011,  remettait l’humanité à sa modeste place dans l’échelle des êtres, entre le microcosme et le macrocosme, en invitant le spectateur à relativiser sa propre existence par rapport à l’immensité de l’univers. A la merveille est beaucoup moins ambitieux, mais les questions philosophiques sont toujours présentes :  un couple se fait et se défait, se refait puis se quitte,  un prêtre se met à douter de sa foi, avant de la retrouver… Tout le film tourne autour de l’Amour, de sa recherche, de sa jouissance, de sa perte, que ce soit l’amour humain ou divin.

Comme dans Tree of Life et Le Nouveau Monde, Malick utilise donc dans A la merveille des musiques classiques et contemporaines préexistantes qui trouvent tout leurs sens à des moments clés du film : le Parsifal de Wagner, par exemple, symbole de l’innocence et de l’amour pur, apparaît aux moments les plus amoureux, alors que Fratres d’Arvo Pärt (qui symbolise la recherche de l’unité) se fait entendre à deux reprises lors des moments de conflit dans le couple Ben Affleck – Olga Kurylenko, et La marche des pèlerins de Berlioz vient soutenir Xavier Bardem dans sa reconquête de l’amour christique. Quant à l’utilisation des « cygnes migrateurs » extrait du Cantus Articus de Rautavaara (un oiseau sacré dans Parsifal justement, symbole de pureté), on ne peut s’empêcher de penser à l’amour comme quelque chose de volatile, que vient suggérer l’hésitation amoureuse du personnage joué par Ben Affleck.

La liste des musiques utilisées est longue… comme vous pourrez le constater ci-dessous ; mais ce sont souvent ces choix pertinents qui transforment la vision d’un film de Terrence Malick – même si l’ennui guette parfois – en une expérience contemplative assez unique…

Les musiques utilisées dans A la merveille :

Berlioz : Harold en Italie (marche des pèlerins)
Wagner : Parsifal : Prélude de l’Acte I
Haydn : Die Jahreszeiten (Les Saisons)
Respighi : Danses et airs antiques, Suite No. 2 (Danza rustica)
Tchaikovski : Juin (Barcarolle)
Dvorak : Symphonie n° 9   »Du Nouveau Monde »
Gorecki – Symphonie n° 3 « Des chants plaintifs’ (2e mvt)
Rautavaara : Cantus Arcticus (3e mvt, « Cygnes migrateurs »)
Arvo Pärt : Fratres (version pour 8 violoncelles)
Chostakovich : Concerto pour piano n°2 (2e mvt)
Rachmaninov : L’Île des morts

Pour plus d’infos sur les musiques originales du film composées par Hana Townshend, je vous invite à lire cette interview publiée sur le site Cinezik.org

Arvo Pärt : on l’écoute, mais on en parle pas…

Vendredi, novembre 30th, 2012

Un premier livre en français, un nouveau disque chez ECM, et une nouvelle création parisienne. Tout ça dans le même mois. Les fans d’Arvo Pärt peuvent passer l’automne avec le sourire.

Arvo Pärt salue le public aux côtés des musiciens de Vox Clamantis après le concert au Collège des Bernardins, le 17 novembre 2012 © Richard Holding

Arvo Pärt, le compositeur contemporain le plus joué au monde, et dont personne, en France, ne parle… ou presque. Sur ce blog, nous en parlons beaucoup, parce que nous aimons sa musique. Et surtout parce que nous nous rendons compte qu’il y a un réel vide médiatique à combler. Une presse musicale quasi silencieuse… mais un public de plus en plus nombreux, et des oeuvres de plus en plus souvent données en concert (voilà 3 années de suite que le compositeur est invité à Paris pour des créations mondiales ou françaises) et au cinéma (deux films en salles actuellement utilisent sa musique : Augustine et J’enrage de son absence. Rappelons aussi qu’Arvo Pärt a été décoré de la légion d’honneur par Frédéric Mitterrand le 2 novembre 2011…

Certes, le compositeur estonien est connu pour sa réticence aux interviews et aux discours publics. Mais c’est aussi le cas de quelqu’un comme le cinéaste Terrence Malick par exemple, (auteur de Tree of Life) ce qui n’empêche pas tous les critiques de cinéma de parler de ses films!

On nous explique que la France se méfie des compositeurs « spirituels ». Mais c’est méconnaître la musique de Pärt qui, si elle est souvent fondée sur un texte sacré, n’est en rien prosélyte ou liturgique, comme le sont les cantates ou les Passions de Bach par exemple, oeuvres pourtant fréquemment jouées en concert ou diffusées à la radio.

On nous dit aussi (pour ne pas citer l’école boulezienne et sa descendance) que sa musique est trop « simpliste », et qu’elle ne présente pas d’intérêt musicologique. Mais l’amateur éclairé sait que la simplicité apparente de la musique de Pärt masque une construction rationnelle complexe, qui suit des règles très strictes et objectives. Et que le style « tintinnabuli » inventé dans les années 70 par Pärt, est l’un des langages modernes les plus créatifs qui soient!

Kanon Pokajanen au Collège des Bernardins

Mais presse ou pas presse, voilà qui n’a pas empêché les fans de Pärt de prendre d’assaut le Collège des Bernardins à Paris, samedi 17 novembre, où son oeuvre « Kanon Pokajanen » était donnée en clôture du festival « Les Heures des Bernardins » – en présence du compositeur, dans une version pour choeur de chambre. A l’entrée de l’ancien monastère, une foule de gens se pressait pour récupérer les réservations, alors que d’autres, sans billet, cherchaient désespérément un moyen de pénétrer dans la grande nef. Face à la demande exceptionnelle, les organisateurs avaient décidé de rajouter 200 places supplémentaires !

Pendant 1h30, le public fort de 600 personnes a assisté, dans la superbe acoustique de la grand nef, à une sublime interprétation d’une des oeuvres les plus austères et les plus profondes d’Arvo Pärt, par l’ensemble estonien Vox Clamantis : le Kanon Pokajanen,  pour choeur a cappella, composé sur un ancien texte sacré de la liturgie russe orthodoxe, le « canon de la repentance ». Avant cette oeuvre imposante, une courte pièce a reçu une création mondiale : Habitare fratres in unum, une sorte d’hymne universel à la paix, que les interprètes, placés sous la direction de Jaan-Eik Tulve, ont donné en bis à la fin du concert.

Conversation avec Arvo Pärt, édité par Actes Sud

Mais l’actualité la plus forte de cet automne autour d’Arvo Pärt, c’est la parution d’un livre en langue française consacré au compositeur, dans la collection « Classica » des éditions Acte Sud. Il s’agit tout simplement du tout premier ouvrage en langue française consacré au maître estonien – qui a pourtant plus de 50 ans de carrière derrière lui! Mais, mis à part une très belle introduction du traducteur David Sanson, rien d’exclusif sur le fond : l’ouvrage, qui est un livre d’entretien entre le compositeur et le célèbre musicologue italien Enzo Restagno, existe déjà depuis plusieurs années en italien et en allemand. Toutefois, le mélomane francophone qui ne maîtrise aucune de ces deux langues se réjouira enfin d’avoir accès au jardin secret d’Arvo Pärt qui, dans cette longue et passionnante conversation, se montre plutôt loquace. On apprend notamment comment il est devenu compositeur dans le contexte socio-culturel si contraignant de l’URSS, dans quelles circonstances il a donné naissance au fameux style tintinnabuli, ou encore comment il a été poussé à l’exil avec sa famille. Quant à sa musique proprement dite, il nous livre de précieuses clés d’écoute sur un certain nombre d’oeuvres phares.

Adam’s Lament, nouveau disque du label ECM New Series

La parution de cet ouvrage passionnant coïncide avec la sortie d’un nouveau cru concocté par ECM New Series, le label historique d’Arvo Pärt grâce auquel des millions d’auditeurs de par le monde ont eu accès à sa musique ces 40 dernières années. Fidèle à sa réputation de maison de disque de qualité, ce nouveau CD est assurément l’une des plus belles réussites de la série, par ses interprètes de première classe, par la finesse de la prise de son, mais aussi et surtout, par le choix des oeuvres dont la plupart sont de purs chef d’oeuvres du compositeur. Notamment Adam’s Lament, qui donne son titre à l’album : une vaste partition pour choeur et orchestre à cordes, basée sur un texte de Silouan, moine orthodoxe russe du XIXe siècle, qui décrit les tourments du Père de l’Humanité après son éviction du paradis. Cette oeuvre au caractère épique, que nous avions découverte dans d’assez mauvaises circonstances en novembre 2011, lors de sa création française au Centquatre à Paris, est assurément l’une des plus puissantes dans toute la production de Pärt, celle qui nous tient peut-être le plus en haleine, avec un sens dramatique parfaitement maîtrisé.

Cette grandiose entre en matière se poursuit avec trois oeuvres plus courtes originellement composées pour choeur et orgue, mais que Pärt a orchestrées pour être interprétées lors du festival MITO, qui a célébré les 150 ans de la réunification de l’Italie : Beatus Petronius, Statuit ei Dominus, et Salve Regina.

On se réjouit aussi de découvrir – enfin ! – le premier enregistrement de l’oeuvre intitulée l’Abbé Agathon, créée en France en 2004 par la soprano Barbara Hendrix et l’octuor des violoncelles de Beauvais. Elle est ici proposée dans une version pour solistes, choeur de femme orchestre à cordes. La légende est celle de cet abbé qui, en marchant vers la ville, tomba sur un lépreux qui lui supplia de l’emmener avec lui. L’abbé accepta, et répondit sans broncher à toutes ses autres exigences, jusqu’au moment où le lépreux, qu’il portait sur son dos, s’envola et prit la forme d’un ange – une créature céleste envoyée par Dieu pour tester Agathon.

Il faut aussi mentionner les deux dernières pièces du disque Christmas Lullaby et Estonian Lullaby, deux berceuses qui sont, selon les mots du compositeur lui-même « des petits morceaux de paradis ». Des pièces très courtes, très simples, et qui respirent une fraîcheur toute innocente. Un magnifique contrepoids à la tension de l’oeuvre du début, et une parfaite conclusion au disque.

Arvo Pärt, Creator Spiritus

Samedi, avril 14th, 2012

Sur la pochette du disque, une salle obscure et déserte, au sol grisâtre et aux murs épurés. Surfaces lisses et vierges, sans décoration ni tapisserie. Au fond, une porte ouverte sur une pièce encore plus sombre, qui cache on ne sait quel abîme existentiel. Une atmosphère sinistre, qui le serait assurément s’il n’y avait pas, là au milieu du sol, ce carré de lumière blanche et vive, reflet d’une énergie créatrice qui vient du dehors, pleine d’espoir et de vie. Une mise en scène symbolique, et parfaitement adaptée aux oeuvres d’Arvo Pärt contenues sur ce disque, qui, malgré un caractère souvent intense, voire lugubre, sont toujours traversées par cette lumière blanche et pure, clé de la sérénité même.

Passée l’esthétique intrigante de la pochette, ce nouvel album du label Harmonia Mundi nous réserve d’autres réjouissances, puisqu’il rassemble plusieurs pièces récentes du compositeur estonien, comme The Deer’s Cry, Morning Star, ou encore Veni Creator, la pièce qui a inspiré le titre de l’album. Et à la différence d’un chanteur de variétés ou d’un groupe de rock, dont les singles paraissent dans les bacs quelques semaines après leur composition, les « singles » de Pärt, s’ils sont régulièrement donnés en concert, mettent parfois plusieurs années à être enregistrés en disque…

Ainsi de la pièce Morning Star, composée en 2007, sans doute la nouveauté la plus intéressante de ce disque, et qui récompense d’une très belle façon la patience du mélomane. Ecrite pour choeur SATB a cappella, il s’agit d’une commande pour les 175 ans de l’Université de Durham en Angleterre. Arvo Pärt met en musique la prière gravée sur le tombeau de Bède le Vénérable, célèbre érudit du 8e siècle auteur notamment d’une Histoire de l’Angleterre inestimable:

Christ est l’étoile du matin / qui, après la nuit / de ce monde / apporte à ses saints / la promesse de / la lumière de la vie /et ouvre le jour éternel.

De la nuit à la lumière du jour éternel, c’est la pochette de l’album, et c’est aussi le chemin de cette prière que Pärt met en musique d’une façon absolument remarquable, avec une vague de tensions qui se résolvent peu à peu en un effort de plus en plus langoureux et enivrant, jusqu’à atteindre la délivrance finale qui, une fois n’est pas coutume chez Pärt, prend la forme d’une cadence parfaite avec un accord majeur.

Le chemin émotionnel de cette pièce, tortueux mais jouissif, contraste avec la simplicité  déconcertante du Veni Creator, pour chanteurs solistes et orgue. Ici, point de ténèbres : c’est l’incarnation de la Sérénité même, où la lumière éternelle de l’Esprit créateur pénètre avec grâce les coeurs comme un baume apaisant.

Quant aux autres pièces chorales récentes réunies sur ce disque, The Deer’s Cry, Most Holy Mother of God et Peace upon you, Jerusalem, le fan d’Arvo Pärt y trouvera aussi pleinement son compte ; tous les ingrédients qui cimentent son langage si épuré et personnel y sont réunis.

Les interprètes

On ne présente plus Paul Hillier, célèbre ambassadeur de la musique de l’Estonien depuis presque 30 ans, dont les précédents enregistrements chez Harmonia Mundi ont tous fait date. On le retrouve ici chef à la tête de l’excellent choeur Ars Nova Copenhagen, et baryton dans son ensemble de solistes Theatre of Voices. L’organiste Christopher Bowers-Broadbent, lui aussi l’un des plus célèbres interprètes de Pärt (il a créé plusieurs de ses oeuvres), est encore une fois ici le fidèle accompagnateur dans les pièces vocales Veni Creator et My heart’s in the Highlands. Ce dernier, un chant composé en 2003 sur le célèbre poème de Robert Burns, est ici enregistré par la soprano danoise Else Torp. Son interprétation est très belle, mais difficile de surpasser celle du contre-ténor David James, du Hilliard Ensemble, dont la voix cristalline est d’une pureté incomparable.

L’originalité de cet enregistrement composé majoritairement d’oeuvres vocales, vient de la participation du NYYD Quartet, ensemble estonien qui livre une prestation incarnée du Psalom, et de la pièce Solfeggio, originellement écrite pour choeur a cappella. Mais c’est dans le Stabat Mater, une des pièces phares de Pärt, et de loin la pièce la plus longue de ce disque (26mn) que le quatuor s’exprime le plus généreusement, aux côtés des excellents solistes du Theatre of Voices. Il existe maintenant plusieurs versions en disque de ce Stabat Mater, et celle-ci se classe incontestablement parmi les plus abouties. Rien ne dépasse, l’équilibre des voix est parfait, l’expressivité est à son comble.

Voici donc encore un très beau disque consacré à la musique éthérée et atemporelle d’Arvo Pärt, où se côtoient pièces récentes et oeuvres plus anciennes, le tout dans une atmosphère plutôt intimiste, servi par des interprètes de très grande qualité. Un must have!

Veillée russe avec les Métaboles

Lundi, janvier 30th, 2012

Les Métaboles le 29/01 à la Chapelle de Jésus Enfant (Paris 7e)

Il faisait un froid de canard à Paris en ce dernier dimanche de janvier. Mais c’était parfait pour se mettre dans l’ambiance de la « veillée russe » proposée par  l’ensemble Les Métaboles, dans la magnifique petite Chapelle de Jésus Enfant, située à quelques mètres de l’imposante Basilique Ste Clotilde (7e).

Constitué  d’une trentaine d’excellents  jeunes chanteurs, tous réunis par l’amour de la musique et du chant, le choeur Les Métaboles s’est lancé le défi d’un programme très exigeant, avec des oeuvres difficiles de compositeurs russes ou d’Europe de l’Est tels l’Agnus Dei du Requiem de Penderecki, le Magnificat de Pärt, ou encore des extraits des Vêpres de Rachmaninov, véritable monument de la musique sacrée orthodoxe du 20e siècle.

Placés sous la baguette du jeune Léo Warynski, ancien élève du CNSM de Paris, formé à la direction auprès de Pierre Cao  et François-Xavier Roth, les chanteurs ont livré une très belle prestation, pleine de passion. Sous les projecteurs de lumière bleue, ils ont offert au public un début de concert somptueux avec les Trois chants sacrés d’Alfred Schnittke (1934-1998), des pièces absolument sublimes et injustement très méconnues (il n’existe à ma connaissance qu’un seul enregistrement, chez Chandos, dont on peut écouter le numéro 3 ici). Schnittke fait partie de cette génération de compositeurs de l’Union soviétique spirituellement engagés, tout comme Pärt en Estonie et Penderecki en Pologne, et qui se sont heurtés à la censure du régime communiste russe.

De méconnu dans ce concert, il y avait aussi les Trois miniatures de Gyorgy Sviridov (1915-1998), des pièces profanes assez étonnantes qui dépeignent des scènes rustiques typiques d’Ukraine de l’Ouest et de Moldavie, une parenthèse un peu amusante dans un programme par ailleurs fortement marqué par le religieux.

Le concert était aussi l’occasion de mettre en avant le jeune compositeur russe Dimitri Tchesnokov, né en 1982, avec un très bel Ave Maria composé en 2011. Une oeuvre joyeuse, raffinée et très expressive, et un très bel écho à l’Ave Maria de Rachmaninov, le « tube » des Vêpres que les Métaboles ont d’ailleurs bissé en fin de concert. Le « gros morceau » du programme était donc ces Vêpres, qui mettent à rude épreuve les chanteurs, en particulier les voix graves. Mais les pupitres d’altos et de basses sont de gros points forts de ce choeur, et une mention particulière s’impose pour Camille Merckx, l’alto soliste du « Blagoslovi douché moya », qui a livré une interprétation vraiment magistrale.

Si vous avez raté ce programme, il vous reste une seconde chance de l’entendre, mercredi 1er février à 21h00, à l’Eglise réformée des Billettes (Paris 4e). Plus d’infos sur lesmetaboles.com

Sainte-Cecile, l’autre fête de la musique

Mercredi, novembre 23rd, 2011

Le 22 novembre c’est la Sainte Cécile – ou Cécile de Rome – une sainte chrétienne avant tout célèbre pour avoir continué à respecter son voeu de virginité, malgré son mariage forcé. Issue d’une famille noble, riche et cultivée, la légende raconte que Cécile était particulièrement douée pour les arts et avant tout la musique  - elle aurait composé plusieurs hymnes.

On raconte aussi que lors de son jour de noces, pendant que tout le monde chantait et dansait, Cécile s’est retirée pour invoquer la protection du Dieu tout en chantant dans son cœur et en récitant des psaumes. C’est cette partie de la légende qui est principalement à l’origine de sa vénération en tant que patronne de la musique.

Jusqu’au Moyen-Âge, le patron des musiciens était le pape Saint Grégory (à l’origine du chant grégorien), mais quand l’académie de musique de  Rome fut créée en 1584, elle fut placée sous la protection de Sainte Cécile.

Cécile a inspiré bon nombre de compositeurs depuis la Renaissance.  Voici quelques unes de mes oeuvres préférées :

-  Henry Purcell, Hail! Bright Cecilia (1692) [http://www.youtube.com/watch?v=5AGUGdLj3Vo&feature=related]
Purcell a été le premier des grands compositeurs occidentaux à rendre hommage à la patronne des musiciens avec cette oeuvre composée en 1692, sur un texte de Nicholas Brady

- Georg Friedrich Haendel, Ode for St Cecilia’s Day (1739).
Haendel composa cette oeuvre lyrique à mi-chemin entre l’oratorio et l’opéra en 1739, sur un célèbre poème de John Dryden écrit en 1687 qui exalte le rôle de la musique dans l’harmonie de l’Univers.

- Joseph Haydn, CäcilienMesse (1766)
Voilà l’une des plus majestueuses messes du compositeur autrichien, composée en 1766. Mon passage préféré est le « Et incarnus est », chanté par le ténor solo.

- Arvo Pärt : Cecilia Vergine Romane (2002) [http://www.youtube.com/watch?v=9UplOR6gT5U]
Voilà clairement l’une des mes oeuvres préférées d’Arvo Pärt pour choeur et orchestre, je suis toujours très ému à chaque fois que j’entends la dernière partie, qui est comme une sorte de procession funéraire, le moment où le corps de Cecilia est transféré à Rome. Les voix du choeur viennent se poser sur un tapis sonore finement orchestré, avec un motif de tierce mineure répété inlassablement par les clarinettes qui donne vraiment l’impression d’un cortège qui avance lentement.

Arvo Pärt à Paris, un petit goût de paradis

Dimanche, novembre 6th, 2011

Arvo Pärt, célèbre compositeur estonien aujourd’hui âgé de 76 ans, est à l’honneur du festival Estonie Tonique avec 3 concerts donnés dans différents lieux parisiens, avec notamment la création française de son oeuvre Adam’s Lament le 4 novembre au Centquatre.

Arvo Pärt et le chef estonien Olari Elts, en pleine répétition de l'oeuvre "Adam's Lament", le 3/11/11 au Centquatre à Paris © Richard Holding

Dans une société aux valeurs matérialistes, où les individus, lancés dans une course effrénée et insatiable vers l’hyper-consommation s’achètent et se revendent les uns les autres, le désir d’unité, d’amour et de spiritualité n’ont jamais été aussi forts. Beaucoup ne ressentent pas le besoin de se poser de questions métaphysiques, et se consument dans l’éphémère. D’autres en ressentent l’étourdissement et la futilité, et se languissent de repères plus stables et atemporels, qu’ils trouvent auprès de l’amour familial ou dans la religion.

Pour ma part, c’est surtout dans l’art, plus particulièrement la musique, que je trouve un ancrage existentiel, et que m’abreuve de spiritualité. En tant que non-croyant, on peut trouver étonnant que j’emploie le mot « spiritualité », mais je ne vois pas pourquoi la religion aurait l’exclusivité d’une telle réalité, car par spirituel j’entends simplement le contraire de matériel ; ce qui relève du domaine de la conscience, de l’esprit. Et pour moi la musique est d’essence spirituelle, voire métaphysique, car elle n’exprime rien de matériel ou de corporel de ce monde, elle est son propre monde.

C’est d’autant plus flagrant dans une musique aussi planante et atemporelle que celle du compositeur estonien contemporain Arvo Pärt qui lui, pour le coup, est un homme très pieux, et même s’il ne compose pas de la musique à vocation liturgique, elle est toujours d’inspiration religieuse, le plus souvent fondée sur un texte sacré.

Alors que la religion suppose une conversion, un acte de foi, avec des règles et des préceptes définis par une minorité, la musique parle à chacun de nous dans un langage clair et universel, que nous soyons catholiques, juifs, homosexuels ou végétariens. La musique ne porte pas de jugement sur les hommes, elle est au delà, elle exprime son propre univers, loin du notre, dépassant ainsi les différences sociales, culturelles et religieuses ;  »la musique est plus forte que toute drogue et toute religion », disait le chanteur de metal Marilyn Manson…

Arvo Pärt, ambassadeur de la musique estonienne à Paris

Mais revenons à Pärt, l’un des invités phares d’Estonie Tonique à Paris, un festival qui continue jusqu’à la fin du mois de novembre et qui met à l’honneur l’art contemporain de ce petit pays balte, qui, bien que longtemps sous le joug de l’empire soviétique, a su s’émanciper culturellement et surtout musicalement.

Trois concerts principalement dédiés à Pärt ont été proposés dans le cadre de ce festival, le premier le 7 octobre à l’Eglise Saint-Eustache, par le Choeur national d’hommes d’Estonie, le second à l’Oratoire du Louvre, le 2 novembre, dans un programme de pièces pour choeur a cappella ou avec orgue, et le dernier le 4 novembre, dans l’étonnant Centquatre, avec la création française d’une oeuvre d’envergure composée en 2009 : Les lamentations d’Adam.

Rater la venue d’un aussi grand compositeur que Pärt à Paris c’est comme regarder le Tour de France à la télé alors qu’il passe devant chez soi. J’ai raté le concert du 7 octobre, mais je savais que deux autres portes célestes allaient s’ouvrir quelques semaines plus tard, et j’ai donc attendu le mercredi 2 novembre à 20h36 – jour des morts dans la tradition catholique -, pour goûter une première fois au paradis estonien. Et c’est en plein coeur de Paris, au milieu des trottoirs bondés et des boulevards embouteillés, que la magie a opéré, dans  l’Oratoire du Louvre.

Concert ou rite spirituel ?

Sous la direction de Paul Hillier, grand interprète et spécialiste de la musique Pärt, auteur d’ailleurs d’un livre sur le compositeur, le Choeur Philharmonique de Chambre d’Estonie et l’organiste Christopher Bowers-Broadbent nous ont offert une heure et demie de pure joie – religieuse pour les uns, esthétique pour les autres. Il faut dire que le lieu, la programmation du concert (suite de pièces sacrées, entrecoupées de pièces pour orgue seul), jetaient un flou sur la frontière entre concert et cérémonie liturgique. Personnellement, je n’en ai que faire de la liturgie pour me sentir au paradis, et c’est moins le texte et sa portée religieuse que l’émotion purement musicale qui m’intéresse, et qui me procure une paix intérieure.

J’ai été particulièrement heureux de découvrir des pièces inédites, qui n’ont pas encore été enregistrées, comme Veni Creator, Anthem of Saint John the Baptist, The Deer’s cry et Morning Star. J’ai adoré cette dernière oeuvre, assez courte, qui va des ténèbres à la lumière : « Christ est l’étoile du matin, qui, lorsque la nuit de ce monde est passée, apporte à tous ses saints la promesse de la lumière de la vie et ouvre le jour éternel. » Pas besoin de croire en Jésus pour être en extase devant cette trappe de lumière ouverte par le génial cheminement musical, et on peut très bien remplacer « Christ » par « Amour », soit religion par humanité, tout simplement.¨

Le public applaudit Arvo Pärt (à droite) et le Choeur Philharmonique de Chambre d'Estonie, le 2/11/11 à l'Oratoire du Louvre (Paris) © Richard Holding

Ce que j’ai admiré par dessus tout dans ce concert qui a fait salle comble, c’est le respect des auditeurs, qui sont restés dans un silence béat d’un bout à l’autre. Pas ou peu de toussotements, de chaises qui grincent, de programmes qui tombent… c’est assez rare pour être signalé, et ça prouve à quel point la magie pärtienne – tissée de silences – a opéré sur un public attentif et disponible. L’interprétation magistrale y était aussi pour quelque chose – j’ai rarement entendu un choeur aussi pur et cristallin -, mais aussi et surtout, Arvo Pärt faisait lui-même partie du public, les yeux fermés et la tête posée contre le mur, inspirant ainsi respect, contemplation et méditation.

Paradis perdu, paradis retrouvé…

On ne peut malheureusement pas en dire autant du concert du 4 novembre, au Centquatre. Le lieu – un ancien bâtiment de pompes funèbres – a été superbement remodelé, mais paraît peu adapté à l’intimité d’une musique comme celle de Pärt, qui réclame un silence absolu. Le problème c’est qu’il s’agit d’un grand espace ouvert, un peu comme un hall de gare, et les moindres petits bruits (des pas, une porte qui grince, un bébé qui crie, une chasse d’eau des toilettes…), même s’ils sont éloignés de la scène, résonnent et viennent perturber le climat de quiétude qui enveloppe la musique de Pärt. Et que de toussotements dans le public!!!

Le Choeur Philharmonique de Chambre d’Estonie et l’Ensemble orchestral de Paris placés sous la direction d’Olari Elts, interprétaient donc en création française Les lamentations d’Adam, une oeuvre longue de 18 minutes. De Pärt il y avait aussi Ein Wallfahrtslied, Summa, et Da pacem Domine. La première partie du concert était consacrée au compositeur français Thierry Eschaich, dont l’oeuvre phare était le Concerto pour orgue et orchestre n°2, une musique rythmée, pleine d’énergie, mais qui m’a fait plus penser à une musique d’action d’un film qu’autre chose.

Les quatre oeuvres de Pärt ont été interprétées à la suite, sans coupure (à part évidemment les inévitables toussotements et grincements de chaise de la part du public…). L’oeuvre qui m’intéressait le plus était la création française, car je connaissais les 3 autres.  Pärt a composé là une oeuvre un peu dans la même veine que Cecilia Vergine Romana, et on pense aussi à sa Symphonie n°4 dite « Los Angeles » (les anges). Elle est écrite pour choeur mixte et orchestre à cordes, et on y retrouve tous les ingrédients de la sauce pärtienne des années 2000, avec une musique qui procède par petites touches, courts motifs récurrents,  et qui laisse une place importante au choeur, qui chante d’ailleurs plusieurs fois a cappella.

Le texte raconte les souffrances d’Adam, après qu’il fut chassé du paradis. Arvo Pärt offre cette clé d’écoute : « Pour moi, le nom d’Adam est un nom « collectif » non pas simplement évoquant l’humanité tout entière, mais aussi chaque individu, indépendamment de son époque, de sa classe sociale ou de sa croyance religieuse. Adam se lamente sur cette Terre pour des millénaires. Notre ancêtre a pressenti la tragédie humaine, éprouvé sa culpabilité, le résultat de son péché. Il a subi tous les cataclysmes de l’humanité dans les tréfonds d’un désespoir inconsolable et jusque dans son agonie. »

Pas très joyeux tout ça, mais on peut effectivement considérer Adam comme un mythe universel qui parle à chaque homme, tout en le débarrassant de cette culpabilité chrétienne qui n’a selon moi pas lieu d’être. On peut considérer l’existence comme une source de souffrance, mais je refuse de mettre cette souffrance sur le compte de soi-disant « pecheurs »… Pour moi la souffrance nait de l’ignorance, du non-sens de l’existence, du vide angoissant qui s’ouvre devant nous. Mais un vide qu’on peut fort heureusement combler, en choisissant de vivre, tout simplement, en donnant un sens individuel à sa vie. Personnellement, le sens de ma vie je le perçois en écoutant une telle musique, qui a une vertu consolatrice ; en l’écoutant, je me sens porté vers un plan de conscience supérieur, qui pourrait être celui de l’intuition (telle que la conçois le philosophe Bergson), c’est-à-dire une conscience intime de la puissance vitale qui nous anime et qui nous relie au reste de l’univers. Car c’est bien cela que je ressens : une émotion de solidarité avec le Tout, la conscience d’être un microcosme au sein du macrocosme, et non pas une entité individuelle et solitaire.

Et ce que je trouve encore plus génial dans cette oeuvre de Pärt, c’est sa manière de nous parler de l’absence du paradis, tout en nous introduisant dans le paradis, qui est celui généré par la beauté de sa musique toute spirituelle…

Arvo Pärt salue le public à l'issue du concert au Centquatre à Paris, qui a vu la création française de son oeuvre "Adam's Lament", le 4/11/11 © Richard Holding

En attendant les concerts parisiens d’Arvo Pärt…

Vendredi, octobre 28th, 2011

En ce week-end de la Toussaint, on parle beaucoup de mort, de chrysanthèmes et de cimetières. Mais si la mort ce n’est pas votre truc, oubliez les cimetières et partez direct pour le paradis! le compositeur estonien Arvo Pärt vous propose deux voyages sans escale, au départ de Paris : le 2 novembre, à l’Oratoire du Louvre, et le 4 novembre, au Centquatre. Si vous ratez le train, faudra vous consoler avec la comédie musicale Adam & Eve, tant pis pour vous.

Après un concert le 2 novembre d’oeuvres cristallines pour choeur a cappella ou avec orgue, à l’Oratoire du Louvre, c’est le Centquatre qui accueille vendredi 4 novembre la création française d’Adam’s lament (la Plainte d’Adam, après qu’il fut chassé du paradis…). Une oeuvre longue de 24 minutes qui sera interprétée par l’Ensemble orchestral de Paris et l’excellent Choeur philharmonique de Chambre d’Estonie. Egalement au programme de ce concert, donné dans le cadre du festival Estonie Tonique, on pourra entendre Ein Wallfahrtslied, Summa, et Da Pacem Domine. Ce dernier, vous pouvez en écouter un extrait dans cette vidéo ci-dessous, que j’ai faite moi-même le 3 novembre lors d’une répétition avec la présence de Pärt lui-même. C’est très émouvant d’écouter une si belle oeuvre, sachant que le compositeur est réellement là, à l’écouter en même temps que vous…

Retour sur le 11 septembre… d’Arvo Pärt

Jeudi, septembre 15th, 2011

Le compositeur estonien Arvo Pärt fêtait ses 76 ans le 11 septembre dernier. A cette occasion, un grand concert avec plusieurs de ses oeuvres a été donné dans le cadre du Festival Nargen à Talinn, dont 3 créations mondiales :  Salve Regina (donné 2 fois!), Beatus petronius et Statuit ei Dominus – des oeuvres en réalité déjà existantes pour choeur et orgue, mais que Pärt a orchestrées.

Mais il y avait aussi et surtout Adam’s Lament (la plainte d’Adam), une oeuvre écrite pour choeur et orchestre à cordes longue de 24 minutes, que les Parisiens auront la chance d’entendre le 4 novembre prochain au Centquatre. L’oeuvre date de 2010, et est basé sur un texte du moine Silouan, dans lequel il relate la douleur d’Adam après qu’il a été chassé du paradis.

Le concert, enregistré par la radio estonnienne Klassika raadio, est disponible à la réecoute et jouit d’une très belle interprétation de Tonu Kaljuste et d’une très bonne qualité de son.

Arvo Pärt n’a-t-il plus rien à dire?

Mercredi, juillet 6th, 2011

Le 4 juillet dernier, Benoît XVI fêtait les 60 ans de son ordination comme prêtre. A cette occasion, 60 artistes contemporains ont été invités à s’exposer au Vatican, parmi lesquels le compositeur de musique de films italien Ennio Morricone, mais aussi l’Estonien Arvo Pärt (qui avait déjà rencontré le pape le 1er octobre 2010, à l’occasion de l’interprétation au Vatican de Cecilia vergine romana) .

Pendant la cérémonie du 4 juillet, Pärt s’est mis au piano pour interpréter son Vater Unser (Notre Père), une oeuvre  composée en 2005 pour piano et soprano garçon, avant de remettre à Benoît XVI une copie dédicacée.

Je  discutais avec un ami de l’étonnante simplicité de cette pièce, très tonale. Cet ami, très fan de la musique de Pärt des années 70-80, m’avouait son désenchantement : « c’est terrible… c’est comme s’il n’avait plus rien à dire ». Mais pour un compositeur qui est passé des clusters de l’avant-gardisme aux monodies du chant grégorien, et qui pense qu’ « il n’y a pas de progrès possible en art », cela ne m’étonne pas. C’est un morceau simple et naïf, mais très agréable à l’oreille, et même s’il n’apporte rien de novateur et de génial au répertoire de la musique classique, et qu’il flirte avec un léger sentimentalisme,  il contient une certaine pureté, propre à Pärt,  qui fait résonner chaque note, sans rien de superflu.  Mais il est vrai qu’on est loin de la pureté blanche de son style tintinnabuli, et d’une pièce comme Für Alina ou Spiegel und Spiegel… Avec Vater Unser, l’originalité propre à Pärt semble avoir disparu… Alors, Arvo Pärt n’a-t-il vraiment plus rien (d’original) à dire  ?
Et d’autres questions – plus générales sur la musique – me viennent à l’esprit… quels critères pour juger de la qualité d’une oeuvre ? Qu’est-ce qui importe, la musique pour elle-même, ou l’émotion qu’elle véhicule ?

Si vous connaissez d’autres musiques de Pärt, je vous invite à comparer avec ce Vater Unser, et à me dire ce que vous en pensez :

> L’oeuvre est maintenant disponible à la vente sur le site d’Universal (partition & CD : 14€95)

Arvo Pärt suscite l’émotion du pape

Jeudi, décembre 16th, 2010

L’émouvante oeuvre pour choeur et orchestre de Pärt Cecilia vergine romana fut interprétée le 1er octobre dernier au Vatican, lors d’un concert où figuraient également des oeuvres de Haydn (Symphonie n°94) et Beethoven. (Fantaisie pour piano, choeur et orchestre). L’oeuvre de Pärt raconte le martyr de  Sainte Cécile, patronne des musiciens,  sur son chemin de croix.

Le pape, qui a assisté à l’intégralité du concert, fit une analyse tout à fait intéressante de la musique qu’il avait entendue… Pour lui, les oeuvres de Haydn et Beethoven représentent l’universalité de l’art, et montrent que l’art est un « procédé pour définir le rôle de l’humain dans le monde », alors que l’oeuvre de Pärt explore une tout autre réalité, transcendante à notre monde physique.

L’oeuvre Cecilia « symbolise le rôle et le devoir de la foi dans le monde. » « En contraste avec la force vitale naturelle qui se trouve en tout homme, il existe une autre force qui émane de la parole de Dieu, une parole ‘qui provient du silence’ comme l’affirme St Ignace. Ecouter et obéir à la voix qui provient d’un monde transcendant nécessite un grand silence intérieur. Cette voix apparaît également dans les phénomènes naturels, puisque c’est la force de cette voix qui créa et régule le monde. Mais reconnaître cette voix nécessite un cœur humble et obéissant, comme nous l’apprend St Thérèse. La foi suit la parole sacrée dans un lieu que l’art ne saurait atteindre tout seul. La foi peut être suffisamment forte pour suivre cette parole sacrée jusqu’à une épreuve de soi-même, au sacrifice de soi-même, comme l’a fait Cecilia. En conséquence, chaque acte d’amour authentique, du plus petit sacrifice de la vie de tous les jours jusqu’à la mort d’un martyr relève du plus grand art que l’homme puisse produire, un chef-d’œuvre. Ici la vie elle-même devient un chant : la symphonie qui nous attend et que nous chanterons ensemble au paradis. »

> Lire la source originelle de cette info (en anglais)

Arvo Pärt au festival « Automne en Normandie »

Mercredi, novembre 17th, 2010

Décidément, Arvo Pärt n’aura jamais été autant célébré en France. Après une création mondiale à la Salle Pleyel le 4 novembre dernier (Silhouette, dédiée à la Tour Eiffel), et la création française de la Symphonie n°4 « Los Angeles » au Théâtre du Châtelet une semaine plus tard, c’est une nouvelle création française a été donnée le 21 novembre à Vernon, en Normandie, par les Solistes de Moscou et Yuri Bashmet. L »oeuvre, écrite pour orchestre à cordes et quintette à vents, s’intitule In Spe et  s’inspire du psaume 137.
Curieusement, et je dois avouer ma déception,  Pärt a tout simplement orchestré son oeuvre pour voix a cappella An den Wassern zu babel sassen sir und weinten qui date de 1976. Les « voix » sont confiées aux instruments à vent, ce qui crée des sonorités âcres et caverneuses,  qui m’ont paru bien sèches dans l’acoustique du grand théâtre de Vernon.

> Plus de détails sur In Spe sont à lire sur le site d’Universal Edition (en anglais)

Arvo Pärt illumine Paris

Jeudi, novembre 11th, 2010

Pour moi, l’évènement musical majeur de l’automne parisien, a été la venue du compositeur estonien Arvo Pärt. Pour fêter ses 75 ans, l’orchestre de Paris et son nouveau chef Paavo Järvi (estonien lui aussi, et grand ami de Pärt) lui ont passé commande.  Arvo Pärt accepté et leur a offert la Tour Eiffel… Silhouette, une courte pièce de 7 mn pour orchestre à cordes et percussions, est en effet un hommage à la plus célèbre des créations de Gustave Eiffel, ce monument d’acier, véritable oeuvre de génie qui n’a pas manqué de nourrir l’inspiration de Pärt.

Ce n’est pas tous les jours qu’on a la chance d’assister à la création d’une oeuvre d’un compositeur célèbre. Imaginez-vous au début du 19e siècle à Vienne, pour voir Beethoven diriger pour la première fois sa 5e Symphonie…  Quoiqu’en disent les compositeurs de musique atonale à son égard, la musique d’Arvo Pärt trouve un succès énorme auprès d’un public en manque de nourriture spirituelle, en quête de sens. La musique de Pärt semble répondre à un besoin profond de l’humanité contemporaine, quelque chose que la musique d’un Boulez ou d’un Stockhausen est bien loin d’offrir.

J’aurais bien voulu l’écouter deux fois. Le concert à la Salle Pleyel, le 4 novembre, s’ouvrait avec Silhouette, devant une salle presque pleine. L’oeuvre m’a procuré une très agréable émotion, malgré la toux irritante d’une auditrice qui n’a pas manqué de combler les nombreux silences dans la partition de Pärt… Avant de l’entendre, j’imaginais l’oeuvre comme une lente ascension de la terre jusqu’au sommet de la Tour, quelque chose qui partirait des profondeurs des contrebasses pour finir avec les harmoniques aiguës des premiers violons… Mais non!  Pärt a composé quelque chose de bien plus abstrait, avec comme noyau central une valse légère, dont la pulsation est alimentée par les pizzicati des cordes.  En écoutant l’oeuvre en direct, je me suis alors imaginé un personnage grimpant la Tour, la contemplant avec allégresse sous différents angles, et prenant tout à coup conscience de la hauteur qu’il avait parcouru, et du vide  qui s’ouvrait devant lui… Pris de vertige, il a comme une illumination et perçoit des formes étranges…

Assez parlé, faites-en vous-même une idée, en réécoutant l’oeuvre ci-dessous (le concert a été filmé par Arte) :

Il y avait un 2e concert à Paris, une semaine plus tard, où Arvo Pärt était encore plus à l’honneur, car on y a donné sa Symphonie n°4, une oeuvre récente crééé à Los Angeles en 2008. Jy reviendrai dans un autre post…

La 4e symphonie d’Arvo Pärt est arrivée!

Lundi, octobre 4th, 2010
Arvo Pärt, symphonie n°4, en vente depuis le 4/10/2010

Arvo Pärt, symphonie n°4, en vente depuis le 4/10/2010

Chaque nouvelle sortie discographique du célèbre compositeur estonien Arvo Pärt est pour moi un grand évènement. Avec l’ère du numérique, j’avoue avoir considérablement réduit mes achats de CD, mais en tant que véritable « fan » de Pärt, et pour soutenir la création contemporaine et l’économie du disque, j’achète toujours ses nouveaux albums. C’est le label ECM New Series qui édite cette « Symphonie n°4″ sous-titrée « Los Angeles » (lieu de sa création mondiale il y a 2 ans).
J’ai pu entendre l’oeuvre aux « BBC Proms » l’autre jour, à l’occasion d’un concert-anniversaire en hommage à Pärt (il est né un 11 septembre…). Je n’ai qu’un vague souvenir de cette musique inédite, faites d’atmosphères, qui m’a paru extrêmement fine et difficile à saisir pour une première écoute. J’attends donc impatiemment de l’écouter en disque, sans les parasites sonores (et visuels) du concert, pour passer un moment que j’espère de pure contemplation…

Pour commander le CD, voir les sites Amazon.fr ou Fnac.com

Arvo Pärt : une spiritualité vécue

Jeudi, novembre 5th, 2009

Artiste unique dans le paysage de la musique contemporaine, Arvo Pärt séduit un public de mélomanes de plus en plus nombreux. Son langage musical, dépouillé, gorgé de silence, paraît directement s’inscrire dans le registre de l’éternité ; l’auditeur, touché au plus profond de son être, ne peut manquer de ressentir à son écoute une vive et profonde spiritualité, peu importe la nature de sa foi et de ses croyances. Certains artistes de musique populaire s’en réclament ouvertement (la chanteuse islandaise Bjork notamment, ou, plus surprenant, Marilyn Manson, star mondiale de black metal, pour qui « la musique d’Arvo Pärt est plus forte que toute drogue et toute religion »…). Les cinéastes aussi sont particulièrement friands de ses pages pures et décolorées (comme la pièce pour piano Für Alina, qui joue un rôle central dans le film La chambre des officiers).

Arvo Pärt, lui, est un orthodoxe septénaire d’origine estonienne, à l’humour fin et aux manières courtoises, pour qui la musique est inséparable des textes sacrés qu’il emploie comme matière ou comme inspiration pour ses œuvres. La barbe épaisse, le front bombé et le regard illuminé lui donnent une authentique allure de gentleman mystique… Pieux et discret, il préfère le recueillement d’une église ou d’un monastère à l’effervescence d’une salle de presse ou de concerts.

A la fin des années 70, Arvo Pärt marquait singulièrement son époque en inventant un langage musical à l’apparence rudimentaire, en décalage total avec la plupart des expérimentations avant-gardistes de ses contemporains, de plus en plus obnubilés par la complexité conceptuelle et le fractionnement sonore. Arvo Pärt lui-même, dans ses débuts, manipulait les techniques sérielles et dodécaphoniques (Symphonies 1 et 2, Pro & Contra, etc.), mais la censure de son œuvre Credo par les autorités soviétiques à la fin des années 60 (en raison de ses références religieuses) provoqua un grand coup d’arrêt dans son activité de compositeur.

Plusieurs années de silence créatif s’ensuivirent pendant lesquelles Pärt se plongea dans l’étude des partitions sacrées du Moyen-âge et de la Renaissance (chant grégorien, polyphonies de Josquin Deprez, etc.). Un véritable «retour aux sources » et un isolement quasi-monastique qui ont littéralement métamorphosé son langage musical. La pièce Für Alina pour piano seul, étonnamment simple, pure et belle, signe l’acte de naissance du style « tintinnabuli », un qualificatif choisi par Pärt lui-même pour définir ce qui correspond à la fois à une technique et à une philosophie musicale : « J’ai découvert que c’est assez si une seule note est magnifiquement jouée (…). Les trois notes de l’accord parfait sont comme des cloches. C’est pourquoi j’emploie le mot de « tintinnabulement ».

A écouter certaines œuvres vocales composées dans ce style (Magnificat, De Profundis…), il vient à l’auditeur cette curieuse impression de se sentir projeté plusieurs siècles en arrière, en même temps qu’il expérimente quelque chose de totalement inouï. Telle est la magie pärtienne qui opère dans la lignée des chef-d’œuvres composés dans les années 70 et 80 selon les règles strictes du style « tintinnabuli » depuis Für Alina (Tabula Rasa, Fratres, Kanon Pokajanen, Te Deum…).

Ces dernières années toutefois, sentant peut-être les limites d’un langage trop austère, trop pur pour se renouveler indéfiniment, Arvo Pärt s’est mis à explorer de nouvelles brèches pour élargir son champ de créativité ; son orchestration se raffine et son écriture gagne en densité (polytonalité, dissonances plus audacieuses). Son art dans son ensemble délaisse sa blancheur originelle pour d’autres couleurs, plus contrastées (ex les œuvres : Lamentate, Como Cierva Sedienta, In Principio…). La quintessence « tintinnabulesque » demeure toutefois intègre à travers toute sa musique, les nouvelles compositions naissant comme autant de fruits musicaux de couleur et de forme différente reliés au même noyau spirituel. L’émotion transparaît toujours dans cette manière propre qu’a Pärt de faire résonner chaque son pour ressaisir par la durée une certaine forme d’absolu.

Troublés par l’éphémère de leur environnement immédiat, la complexité effervescente et vertigineuse du monde qui les entoure, les assoiffés d’unité et de sérénité spirituelle entendent chez Arvo Pärt une voix consolatrice qui retentit dans l’éternité. Pour beaucoup, les compositions de Pärt génèrent une expérience unique de spiritualité réellement vécue, comme des ingrédients d’un nectar mystique dans lesquelles mélomanes de tous genres et de toutes espèces peuvent s’abreuver avec ravissement et délectation.

A place between

Mercredi, juin 3rd, 2009

Osons cette affirmation de luxe : voici un magnifique album de musique contemporaine qui risque fort de faire vibrer la corde sensible de ses auditeurs… Affirmation de luxe car avouons-le, la musique classique d’aujourd’hui est souvent déroutante pour un public en quête d’émotions nouvelles.
La recherche de la beauté, celle qui procure du plaisir au sens le plus direct et immédiat, n’est plus la préoccupation essentielle des compositeurs chez qui concept précède émotion. Cependant, certains créateurs d’abord attirés par l’avant-garde, se sont ensuite radicalement reconvertis à des procédés musicaux plus simples, plus parlants pour l’âme et le cœur.
C’est le cas de John Tavener, Arvo Pärt, Valentin Silvestrov, Henryk Gorecki, Alexander Knaifel et John Cage, réunis sur le présent enregistrement.

Compositeurs nés dans la première moitié du XXe siècle, leurs œuvres de maturité ont en commun une profonde inspiration religieuse et spirituelle. Un thème qui sert de fil conducteur au programme de ce très beau disque conçu comme une invitation à la prière et à la contemplation. Couleurs cristallines, sonorités douces et paisibles caractérisent cette suite de pièces méditatives, parfois poignantes. Servies par d’excellents musiciens, elles offrent à l’auditeur une expérience musicale bouleversante, une évasion dans les profondeurs de cette « région intermédiaire » décrite par le mystique Thomas Merton (1915-68) et qui donne son titre à l’album (A place between) : « le cœur sage demeure dans l’espoir et la contradiction, dans la douleur et la joie … le cœur sage vit dans le Christ ».

Nul besoin d’être expert pour ressentir la force du langage épuré de ces grands noms d’aujourd’hui ; le mélomane est fasciné par l’idée de se savoir le témoin vivant d’une création contemporaine qui réponde avec immédiateté à ses besoins. Ils sont les Bach, Mozart et Schubert de notre temps.

Ecoutez des extraits et acheter le disque sur cdbaby.com/cd/aplacebetween

Arvo Pärt : In Principio

Mardi, mars 17th, 2009

Une fois de plus, le génie vivant du compositeur estonien Arvo Pärt, rendu célèbre en France par le film La Chambre de Officiers, projette ses rayons mystiques sur le front de l’activité musicale contemporaine. Son nouvel album, In Principio paru chez le fidèle label ECM, est une généreuse compilation d’œuvres récentes, pour la plupart encore jamais enregistrées sur disque. Un magnifique cadeau de la part d’un des plus grands alchimistes sonores de notre temps, dont le langage musical épuré fascine par sa pureté et sa profondeur.

Parmi les œuvres du présent disque, In Principio est la pièce la plus imposante (en 5 mouvements, pour chœur et orchestre). Il s’agit d’une mise en musique à la fois glaçante et sereine du Prologue de l’Evangile Selon Saint Jean (« Au Commencement était le Verbe »), dont les paroles sacrées se chargent d’une émotion absolument sublime par la puissance de l’ouvrage musical.

La Sindone, œuvre purement orchestrale est une sorte de poème symphonique dont le sujet principal est le mystère du Saint Suaire et de son voyage à travers les siècles. Les cordes fragmentées semblent s’essayer au portrait du crucifié, dont les traits sont imprimés dans le tissu sacré, générant une expérience musicale tout à fait palpitante.

Cecilia Vergine Romana, pour choeur et orchestre, raconte l’histoire de Cécile de Rome devenue par son martyr patronne des musiciens. Une légende qui a particulièrement bien alimenté l’inspiration créatrice de Pärt qui nous lègue ici une de ses pages les plus poignantes. La procession finale est tout à fait frappante, illustrée par une simple tierce mineure inlassablement répétée dans une texture orchestrale subtile et colorée, par-dessus laquelle le chœur entonne une magnifique mélopée funèbre.

Non moins émouvante est l’oeuvre Da pacem Domine composée en mémoire des victimes des attentats de Madrid, en 2004, entendue ici dans une version très aérienne pour choeur et orchestre à cordes.

Les deux dernières œuvres de l’album sont elles aussi fascinantes ; Mein Weg, originellement composé pour orgue, est une pièce étonnante sur le plan de l’écriture, avec son caractère fluctuant et infatigable. Für Lennart im Memorium a quant à elle été commandée par l’ancien président d’Estonie Lennart Georg Meri, pour ses propres funérailles. La musique de Pärt, une douce lamentation pour cordes seules, semble directement issue de la quiétude des Kanon Pokajanen, son vaste chef-d’oeuvre pour choeur a cappella composé dans les années 80.

Sous la baguette du chef d’orchestre Tonu Kaljuste, grand défenseur de la musique de Pärt, choristes et musiciens nous offrent une prestation à tous points de vue remarquable, tout à fait à la hauteur des exigences du compositeur, réputé pour sa minutie. La prise de son très claire ne fait que renforcer les qualités de cet album que les fans du compositeur dévoreront avec passion.