musicaeterna.fr – la musique classique désacralisée

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Y a-t-il une musique religieuse pour les non-religieux ?

Jeudi, septembre 13th, 2012

Le compositeur Eric Whitacre, né en 1970

En tant que mélomane agnostique, mon appréciation de la musique sacrée ne s’est jamais posée en termes religieux, ne m’identifiant à aucune croyance, et encore moins à la foi chrétienne qui a servi d’inspiration à tant de chef d’oeuvres de l’histoire de la musique occidentale ; nul n’est besoin d’être croyant pour être profondément ému par la Passion selon St Jean de Bach, le Stabat Mater de Pergolèse, ou l’Agnus Dei de Barber – j’en suis la preuve vivante!

Et puis je suis tombé sur cet article du Telegraph, écrit par le critique musical Ivan Hewitt, qui défend la conception d’une musique religieuse qui serait adaptée au goût d’un public non-religieux. Un public comme moi, donc. Par cette musique, il désigne en fait celle l’Américain Eric Whitacre, un jeune compositeur de musique chorale sacrée qui remporte un succès énorme auprès d’un large public.

L’argument d’Ivan Hewitt, c’est que la musique soi-disante « sacrée » de Whitacre, si elle procure un sentiment d’élévation immédiate, est en fait une coquille vide. Pas parce que le compositeur n’est pas croyant (il se définit mystérieusement comme « non athée, mais non chrétien non plus »), mais parce qu’il ne s’empare pas sérieusement du matériau religieux ; il évoque des sentiments plutôt que d’incarner une croyance sincère. Il lui manquerait donc un ancrage authentique dans l’épaisseur de la religion, la gravité de la foi.  Sa musique, très bien écrite d’un point de vue purement musical, incarnerait donc la légèreté d’un art sonore neutre, qui ne cherche pas à se frotter aux interrogations religieuses et aux problèmes métaphysiques.

Pour ma part, je comprends – en partie – cette critique : il est vrai que sa musique, contrairement à celle de l’Estonien Arvo Pärt (dont les oeuvres sont fortement ancrées dans la foi orthodoxe), ou celle de John Tavener (plus mystique encore), incarne une forme de beauté purement esthétique, et même si je ne suis pas religieux, je ressens une distance par rapport à la foi et le sens sacré des textes qu’il met en musique. C’est très bien fait, musicalement parlant, et c’est même très jouissif par moments (écoutez le superbe Allelulia par exemple), mais il est vrai que le rapport au religieux sonne un peu faux.

Là où je prends mes distances avec Ivan Hewitt, c’est quand il fait une distinction entre les auditeurs religieux et non-religieux, en soutenant que la musique de Whitacre serait adaptée aux seconds. Et par là de sous-entendre qu’ils ne pourraient pas comprendre la « Vraie » musique sacrée, de Bach, Palestrina ou Pärt, ou en tout cas, une part d’émotion leur serait privée. Pourtant, en tant que non croyant, je préfère la musique de ces compositeurs là…

Et vous ?

Carmina Burana, meilleure porte d’entrée dans l’univers du classique?

Jeudi, mai 3rd, 2012
Pour faire découvrir le classique à un néophyte… par quoi commencer ? S’il a l’esprit curieux, libre de tout préjugé, ça ne doit pas être bien compliqué, le répertoire est d’une telle richesse que y’en a pour tous les goûts, du chant grégorien aux symphonies de Penderecki, en passant par Bach, Mozart, Chopin ou Tchaikovski… Oui, mais on commence par qui, Chopin ou le chant grégorien ? Chez les amateurs de classique, certains n’écoutent que du baroque, d’autres que du romantique, d’autres encore que de la musique pour piano… pas facile de prédire ce qui va plaire à une oreille ou à une autre!
Il est pourtant, je crois, une oeuvre capable de rassembler les foules, et de vraiment faire aimer le « classique », même si d’un point de vue musicologique, l’oeuvre n’a rien de classique : je pense à Carmina Burana du compositeur allemand Karl Orff, une vaste oeuvre énergique, peu complexe, et bourrée de rythmes entraînants, écrite en 1934 pour choeur et orchestre sur des textes de chansons gaillardes et des poèmes païens du XIIIe siècle… Bon, ok, ça fait 8 siècles, le manuscrit originel a sans doute pris un peu la poussière, mais la musique, elle, n’a « que » 78 ans!
Pourquoi l’oeuvre est susceptible de parler à un large public ? Par son rythme hypnotisant déjà, élément primordial dans la musique de Karl Orff, mais aussi sa masse chorale et orchestrale ; c’est une oeuvre qui « en jette » et qui en met met plein les oreilles… Et puis, sa succession de courts mouvements (25 au total) en font une oeuvre facile à suivre, avec des mélodies simples inspirées notamment de compositeurs de la Renaissance.

Et plutôt que de l’écouter en disque, où le rendu est nettement moins impressionnant qu’en « live », une superbe occasion s’offre à vous, chanceux Parisiens : 300 artistes seront réunis au Cirque d’Hiver à plusieurs dates en mai pour interpréter ce monument musical du 20e siècle (dont vous connaissez sûrement – j’en mets ma main au feu –  le célébrissime « O Fortuna », rabâché dans d’innombrables films, publicités, et autres évènements sportifs), sous forme de spectacle grandiose avec musique, danse et mise en scène.

Tous seront placés sous la direction de Jean-Philippe Sarcos, fondateur de l’Académie de Musique et qui fait beaucoup pour populariser la musique classique depuis des années, auprès des jeunes notamment, dans une mise en scène orchestrée par Michel Ormières et une chorégraphie originale signée Fanny Coulm. Il y aura même des solistes de luxe, avec la participation de Magali Leger (soprano), Philippe Talbot (ténor) et Kristian Paul (basse).

Du 12 au 31 mai, au Cirque d’Hiver, 75011 Paris. Renseignements et réservations sur www.academie-de-musique.com

Arvo Pärt à Paris, un petit goût de paradis

Dimanche, novembre 6th, 2011

Arvo Pärt, célèbre compositeur estonien aujourd’hui âgé de 76 ans, est à l’honneur du festival Estonie Tonique avec 3 concerts donnés dans différents lieux parisiens, avec notamment la création française de son oeuvre Adam’s Lament le 4 novembre au Centquatre.

Arvo Pärt et le chef estonien Olari Elts, en pleine répétition de l'oeuvre "Adam's Lament", le 3/11/11 au Centquatre à Paris © Richard Holding

Dans une société aux valeurs matérialistes, où les individus, lancés dans une course effrénée et insatiable vers l’hyper-consommation s’achètent et se revendent les uns les autres, le désir d’unité, d’amour et de spiritualité n’ont jamais été aussi forts. Beaucoup ne ressentent pas le besoin de se poser de questions métaphysiques, et se consument dans l’éphémère. D’autres en ressentent l’étourdissement et la futilité, et se languissent de repères plus stables et atemporels, qu’ils trouvent auprès de l’amour familial ou dans la religion.

Pour ma part, c’est surtout dans l’art, plus particulièrement la musique, que je trouve un ancrage existentiel, et que m’abreuve de spiritualité. En tant que non-croyant, on peut trouver étonnant que j’emploie le mot « spiritualité », mais je ne vois pas pourquoi la religion aurait l’exclusivité d’une telle réalité, car par spirituel j’entends simplement le contraire de matériel ; ce qui relève du domaine de la conscience, de l’esprit. Et pour moi la musique est d’essence spirituelle, voire métaphysique, car elle n’exprime rien de matériel ou de corporel de ce monde, elle est son propre monde.

C’est d’autant plus flagrant dans une musique aussi planante et atemporelle que celle du compositeur estonien contemporain Arvo Pärt qui lui, pour le coup, est un homme très pieux, et même s’il ne compose pas de la musique à vocation liturgique, elle est toujours d’inspiration religieuse, le plus souvent fondée sur un texte sacré.

Alors que la religion suppose une conversion, un acte de foi, avec des règles et des préceptes définis par une minorité, la musique parle à chacun de nous dans un langage clair et universel, que nous soyons catholiques, juifs, homosexuels ou végétariens. La musique ne porte pas de jugement sur les hommes, elle est au delà, elle exprime son propre univers, loin du notre, dépassant ainsi les différences sociales, culturelles et religieuses ;  »la musique est plus forte que toute drogue et toute religion », disait le chanteur de metal Marilyn Manson…

Arvo Pärt, ambassadeur de la musique estonienne à Paris

Mais revenons à Pärt, l’un des invités phares d’Estonie Tonique à Paris, un festival qui continue jusqu’à la fin du mois de novembre et qui met à l’honneur l’art contemporain de ce petit pays balte, qui, bien que longtemps sous le joug de l’empire soviétique, a su s’émanciper culturellement et surtout musicalement.

Trois concerts principalement dédiés à Pärt ont été proposés dans le cadre de ce festival, le premier le 7 octobre à l’Eglise Saint-Eustache, par le Choeur national d’hommes d’Estonie, le second à l’Oratoire du Louvre, le 2 novembre, dans un programme de pièces pour choeur a cappella ou avec orgue, et le dernier le 4 novembre, dans l’étonnant Centquatre, avec la création française d’une oeuvre d’envergure composée en 2009 : Les lamentations d’Adam.

Rater la venue d’un aussi grand compositeur que Pärt à Paris c’est comme regarder le Tour de France à la télé alors qu’il passe devant chez soi. J’ai raté le concert du 7 octobre, mais je savais que deux autres portes célestes allaient s’ouvrir quelques semaines plus tard, et j’ai donc attendu le mercredi 2 novembre à 20h36 – jour des morts dans la tradition catholique -, pour goûter une première fois au paradis estonien. Et c’est en plein coeur de Paris, au milieu des trottoirs bondés et des boulevards embouteillés, que la magie a opéré, dans  l’Oratoire du Louvre.

Concert ou rite spirituel ?

Sous la direction de Paul Hillier, grand interprète et spécialiste de la musique Pärt, auteur d’ailleurs d’un livre sur le compositeur, le Choeur Philharmonique de Chambre d’Estonie et l’organiste Christopher Bowers-Broadbent nous ont offert une heure et demie de pure joie – religieuse pour les uns, esthétique pour les autres. Il faut dire que le lieu, la programmation du concert (suite de pièces sacrées, entrecoupées de pièces pour orgue seul), jetaient un flou sur la frontière entre concert et cérémonie liturgique. Personnellement, je n’en ai que faire de la liturgie pour me sentir au paradis, et c’est moins le texte et sa portée religieuse que l’émotion purement musicale qui m’intéresse, et qui me procure une paix intérieure.

J’ai été particulièrement heureux de découvrir des pièces inédites, qui n’ont pas encore été enregistrées, comme Veni Creator, Anthem of Saint John the Baptist, The Deer’s cry et Morning Star. J’ai adoré cette dernière oeuvre, assez courte, qui va des ténèbres à la lumière : « Christ est l’étoile du matin, qui, lorsque la nuit de ce monde est passée, apporte à tous ses saints la promesse de la lumière de la vie et ouvre le jour éternel. » Pas besoin de croire en Jésus pour être en extase devant cette trappe de lumière ouverte par le génial cheminement musical, et on peut très bien remplacer « Christ » par « Amour », soit religion par humanité, tout simplement.¨

Le public applaudit Arvo Pärt (à droite) et le Choeur Philharmonique de Chambre d'Estonie, le 2/11/11 à l'Oratoire du Louvre (Paris) © Richard Holding

Ce que j’ai admiré par dessus tout dans ce concert qui a fait salle comble, c’est le respect des auditeurs, qui sont restés dans un silence béat d’un bout à l’autre. Pas ou peu de toussotements, de chaises qui grincent, de programmes qui tombent… c’est assez rare pour être signalé, et ça prouve à quel point la magie pärtienne – tissée de silences – a opéré sur un public attentif et disponible. L’interprétation magistrale y était aussi pour quelque chose – j’ai rarement entendu un choeur aussi pur et cristallin -, mais aussi et surtout, Arvo Pärt faisait lui-même partie du public, les yeux fermés et la tête posée contre le mur, inspirant ainsi respect, contemplation et méditation.

Paradis perdu, paradis retrouvé…

On ne peut malheureusement pas en dire autant du concert du 4 novembre, au Centquatre. Le lieu – un ancien bâtiment de pompes funèbres – a été superbement remodelé, mais paraît peu adapté à l’intimité d’une musique comme celle de Pärt, qui réclame un silence absolu. Le problème c’est qu’il s’agit d’un grand espace ouvert, un peu comme un hall de gare, et les moindres petits bruits (des pas, une porte qui grince, un bébé qui crie, une chasse d’eau des toilettes…), même s’ils sont éloignés de la scène, résonnent et viennent perturber le climat de quiétude qui enveloppe la musique de Pärt. Et que de toussotements dans le public!!!

Le Choeur Philharmonique de Chambre d’Estonie et l’Ensemble orchestral de Paris placés sous la direction d’Olari Elts, interprétaient donc en création française Les lamentations d’Adam, une oeuvre longue de 18 minutes. De Pärt il y avait aussi Ein Wallfahrtslied, Summa, et Da pacem Domine. La première partie du concert était consacrée au compositeur français Thierry Eschaich, dont l’oeuvre phare était le Concerto pour orgue et orchestre n°2, une musique rythmée, pleine d’énergie, mais qui m’a fait plus penser à une musique d’action d’un film qu’autre chose.

Les quatre oeuvres de Pärt ont été interprétées à la suite, sans coupure (à part évidemment les inévitables toussotements et grincements de chaise de la part du public…). L’oeuvre qui m’intéressait le plus était la création française, car je connaissais les 3 autres.  Pärt a composé là une oeuvre un peu dans la même veine que Cecilia Vergine Romana, et on pense aussi à sa Symphonie n°4 dite « Los Angeles » (les anges). Elle est écrite pour choeur mixte et orchestre à cordes, et on y retrouve tous les ingrédients de la sauce pärtienne des années 2000, avec une musique qui procède par petites touches, courts motifs récurrents,  et qui laisse une place importante au choeur, qui chante d’ailleurs plusieurs fois a cappella.

Le texte raconte les souffrances d’Adam, après qu’il fut chassé du paradis. Arvo Pärt offre cette clé d’écoute : « Pour moi, le nom d’Adam est un nom « collectif » non pas simplement évoquant l’humanité tout entière, mais aussi chaque individu, indépendamment de son époque, de sa classe sociale ou de sa croyance religieuse. Adam se lamente sur cette Terre pour des millénaires. Notre ancêtre a pressenti la tragédie humaine, éprouvé sa culpabilité, le résultat de son péché. Il a subi tous les cataclysmes de l’humanité dans les tréfonds d’un désespoir inconsolable et jusque dans son agonie. »

Pas très joyeux tout ça, mais on peut effectivement considérer Adam comme un mythe universel qui parle à chaque homme, tout en le débarrassant de cette culpabilité chrétienne qui n’a selon moi pas lieu d’être. On peut considérer l’existence comme une source de souffrance, mais je refuse de mettre cette souffrance sur le compte de soi-disant « pecheurs »… Pour moi la souffrance nait de l’ignorance, du non-sens de l’existence, du vide angoissant qui s’ouvre devant nous. Mais un vide qu’on peut fort heureusement combler, en choisissant de vivre, tout simplement, en donnant un sens individuel à sa vie. Personnellement, le sens de ma vie je le perçois en écoutant une telle musique, qui a une vertu consolatrice ; en l’écoutant, je me sens porté vers un plan de conscience supérieur, qui pourrait être celui de l’intuition (telle que la conçois le philosophe Bergson), c’est-à-dire une conscience intime de la puissance vitale qui nous anime et qui nous relie au reste de l’univers. Car c’est bien cela que je ressens : une émotion de solidarité avec le Tout, la conscience d’être un microcosme au sein du macrocosme, et non pas une entité individuelle et solitaire.

Et ce que je trouve encore plus génial dans cette oeuvre de Pärt, c’est sa manière de nous parler de l’absence du paradis, tout en nous introduisant dans le paradis, qui est celui généré par la beauté de sa musique toute spirituelle…

Arvo Pärt salue le public à l'issue du concert au Centquatre à Paris, qui a vu la création française de son oeuvre "Adam's Lament", le 4/11/11 © Richard Holding

La musique, un art qui n’a pas de sens?

Dimanche, juillet 17th, 2011

En lisant l’interview de Michel Serres dans  Telerama (n°3209 du 16 juillet), j’ai été frappé par la question du journaliste Xavier Lacavalerie, qui interpelle le philosophe en affirmant que « la musique n’a pas de sens. Une note, un accord, un mode, une mélodie ne veulent rien dire! »

J’ai trouvé très juste la réponse de Serres : « n’étant porteuse d’aucun sens, la musique les possède tous. »  Mais frustré car il n’approfondit pas son idée…

La question du sens de la musique est un des problèmes que j’ai pu aborder dans mon travail de mémoire de philosophie. J’en suis venu à la conviction que la musique est un moyen de communication métaphysique compréhensible par tous, et qui précède tout langage. D’où son caractère universel qui fait que deux musiciens qui ne parlent pas la même langue n’ont pas besoin de traducteur pour se comprendre.

La musique n’a pas de sens parce qu’elle n’est pas l’expression de l’univers ou de quelconque activité humaine. La musique préexiste à l’homme, contrairement à la peinture, la danse, la littérature, etc. Au lieu de dire que la musique exprime le sens de telle ou telle situation, ce qu’il faut plutôt dire, c’est que ce sont les choses qui trouvent leur sens à travers la musique. Ainsi une même musique peut illustrer deux scènes de films complètement différentes ; cette musique n’exprime ni le sens de l’une ni de l’autre, mais les deux scènes trouvent elle-mêmes leur sens à la lumière de cette même musique. Comme la manière dont brilleraient sous les rayons du même soleil deux visages différents.

Au lieu d’exprimer la quintessence des choses et des situations, la musique les révèle, les dévoile. La musique est un monde à part, un univers à elle toute seule qui obéit à des lois et à un mode de manifestation différentes de l’univers phénoménal que nous connaissons et dans lequel nous évoluons. Les deux univers s’interpénètrent, mais ne fusionnent pas. La sculpture, la poésie ou la peinture restent prisonnières du monde des phénomènes, car ce sont justement les phénomènes (le marbre, les mots, les couleurs) qui sont à la base de ces arts et qui les font exister. La musique, elle, est par essence métaphysique, dans le sens où par nature, elle provient de cet autre univers, un univers qui précède le nôtre, qui n’exprime absolument rien de notre univers.

Cette antériorité de la musique par rapport au monde – difficile à saisir, je vous l’accorde… – est vraiment la clé maîtresse, selon moi, pour comprendre le mystère de la musique… Certes, il a fallu que Beethoven naisse pour que soit léguée à la postérité la 9e Symphonie. Elle n’existait pas à l’époque des dinosaures, ni au moment du Big Bang. Mais la symphonie est faite avec des éléments métaphysiques – les sons, l’harmonie, le rythme, que le compositeur a su organiser, modeler, pour générer sa symphonie.

D’où le fait que la musique n’a pas de sens… Si on entend par là que la musique n’exprime rien de notre monde. Mais vu de son point de vue à elle, la musique a bel et bien un sens : celui d’être la clé de voûte par laquelle les choses se découvrent leur vérité profonde…

Arvo Pärt n’a-t-il plus rien à dire?

Mercredi, juillet 6th, 2011

Le 4 juillet dernier, Benoît XVI fêtait les 60 ans de son ordination comme prêtre. A cette occasion, 60 artistes contemporains ont été invités à s’exposer au Vatican, parmi lesquels le compositeur de musique de films italien Ennio Morricone, mais aussi l’Estonien Arvo Pärt (qui avait déjà rencontré le pape le 1er octobre 2010, à l’occasion de l’interprétation au Vatican de Cecilia vergine romana) .

Pendant la cérémonie du 4 juillet, Pärt s’est mis au piano pour interpréter son Vater Unser (Notre Père), une oeuvre  composée en 2005 pour piano et soprano garçon, avant de remettre à Benoît XVI une copie dédicacée.

Je  discutais avec un ami de l’étonnante simplicité de cette pièce, très tonale. Cet ami, très fan de la musique de Pärt des années 70-80, m’avouait son désenchantement : « c’est terrible… c’est comme s’il n’avait plus rien à dire ». Mais pour un compositeur qui est passé des clusters de l’avant-gardisme aux monodies du chant grégorien, et qui pense qu’ « il n’y a pas de progrès possible en art », cela ne m’étonne pas. C’est un morceau simple et naïf, mais très agréable à l’oreille, et même s’il n’apporte rien de novateur et de génial au répertoire de la musique classique, et qu’il flirte avec un léger sentimentalisme,  il contient une certaine pureté, propre à Pärt,  qui fait résonner chaque note, sans rien de superflu.  Mais il est vrai qu’on est loin de la pureté blanche de son style tintinnabuli, et d’une pièce comme Für Alina ou Spiegel und Spiegel… Avec Vater Unser, l’originalité propre à Pärt semble avoir disparu… Alors, Arvo Pärt n’a-t-il vraiment plus rien (d’original) à dire  ?
Et d’autres questions – plus générales sur la musique – me viennent à l’esprit… quels critères pour juger de la qualité d’une oeuvre ? Qu’est-ce qui importe, la musique pour elle-même, ou l’émotion qu’elle véhicule ?

Si vous connaissez d’autres musiques de Pärt, je vous invite à comparer avec ce Vater Unser, et à me dire ce que vous en pensez :

> L’oeuvre est maintenant disponible à la vente sur le site d’Universal (partition & CD : 14€95)

Le classique, pas si classique…

Vendredi, avril 15th, 2011

Voilà un article qui fait plaisir à lire en ces temps où la musique classique continue à souffrir d’une image bourgeoise, élitiste et poussiéreuse… Ecrit par Alexandre Lenot, sur le site slate.fr, l’auteur passe en revue les divers clichés qui entourent la musique dite « savante », pour mieux les étriller, un à un,  avec humour et ironie, et en faisant état de quelques initiatives – personnelles ou collectives – qui sortent des carcans habituels (la fougue du jeune Dudhamel, l’Orchestre National de Lille qui va à la rencontre de ses auditeurs, etc.). La presse nationale française en prend aussi un coup, accusée de traiter le classique comme une affaire de spécialistes, clos sur eux-même.

Ce qui ressort de ce petit pamphlet, c’est après tout cette idée que c’est le contexte qui importe, la manière de présenter la musique classique ; ce n’est pas tant la musique qui n’est pas au goût du jour, ce sont les moyens d’y accéder. Si on va chercher le public avec des moyens qui sont au goût du jour (radio, littérature, cinéma, télévision, Internet…), on y arrivera ; Chostakovitch peut dire merci à la CNP (la fameuse publicité qui reprend sa valse extraite de la Suite jazz, et sans Kubrick ou Visconti, jamais des oeuvres comme le Trio n°2 de Schubert ou la Symphonie n°5 de Mahler n’auraient touché un si large public…

> Pour lire l’article originel, cliquez ici

« La musique classique n’est pas naturellement proche de la spiritualité »

Mercredi, octobre 13th, 2010

Telle est la pensée de Claire Gibault, chef d’orchestre convertie à la foi orthodoxe, interviewée par le magazine Prier. En tant que mélomane agnostique, voila une pensée qui me laisse songeur, et qui me surprend beaucoup venant d’une croyante, car pour moi, la musique est d’essence spirituelle… Peut-être y’a-t-il confusion dans les termes ; pour moi, quelque chose de spirituel, c’est quelque chose d’immatériel, qui peut très bien se comprendre par l’esprit, la conscience. L’imagination, la pensée, la mémoire, les émotions… Pour moi ce sont là des entités spirituelles (psychiques), des choses ressenties de l’intérieur par notre conscience, et qui sont par conséquent immatérielles. La Spiritualité telle que la conçoivent les croyants, est  réservée au domaine de la foi, de l’esprit qui adhère à un sentiment exclusivement religieux.

Claire Gibault continue en disant :   »On peut très bien diriger les Vêpres de la Vierge de Monteverdi ou la Passion selon St Matthieu de Bach sans éprouver la moindre émotion religieuse ».

Elle distingue donc « émotion religieuse » et « émotion musicale ». J’avoue que cette phrase me paraît très obscur, moi qui ressens de très fortes émotions musicales (souvent grâce aux musiques sacrées et religieuses!), mais pas d’émotion religieuse, dans le sens où je ne n’adhère à aucune foi.

Mais qu’est-ce que Dieu et qu’est-ce que l’émotion religieuse, si on ne ressent aucunement dans la foi le sentiment d’Unité qui nous lie au tout de l’univers ? La foi serait donc autre chose?

Monteverdi et Bach, de fervents croyants, nous ont légué les plus grands chef-d’oeuvres de la musique sacrée qui soient ; n’ont-ils donc ressenti aucune émotion religieuse au moment de les composer ?!

Si j’étais croyant, je croirai en un Dieu compositeur, car les émotions musicales sont les plus belles émotions que j’ai jamais ressenties, ce sont les plus belles, celles qui ont brisé la coque de ma subjectivité pour élever ma conscience sur un autre plan qui embrasse le tout de l’univers, me donne l’impression de fondre dans le Tout, la Nature…

Bienvenue!

Jeudi, septembre 30th, 2010

Ici commence la Musique. La Vraie, celle qui bouleverse nos repères, modifie notre rapport au monde, déchire le voile de Maya pour nous parachuter dans un monde merveilleux où l’essentiel devient enfin visible… La vie a un sens ; et c’est l’émotion musicale qui en détient les clés, elle est la joie ou l’angoisse qui fournit les réponses à nos interrogations métaphysiques.

Arvo Pärt : une spiritualité vécue

Jeudi, novembre 5th, 2009

Artiste unique dans le paysage de la musique contemporaine, Arvo Pärt séduit un public de mélomanes de plus en plus nombreux. Son langage musical, dépouillé, gorgé de silence, paraît directement s’inscrire dans le registre de l’éternité ; l’auditeur, touché au plus profond de son être, ne peut manquer de ressentir à son écoute une vive et profonde spiritualité, peu importe la nature de sa foi et de ses croyances. Certains artistes de musique populaire s’en réclament ouvertement (la chanteuse islandaise Bjork notamment, ou, plus surprenant, Marilyn Manson, star mondiale de black metal, pour qui « la musique d’Arvo Pärt est plus forte que toute drogue et toute religion »…). Les cinéastes aussi sont particulièrement friands de ses pages pures et décolorées (comme la pièce pour piano Für Alina, qui joue un rôle central dans le film La chambre des officiers).

Arvo Pärt, lui, est un orthodoxe septénaire d’origine estonienne, à l’humour fin et aux manières courtoises, pour qui la musique est inséparable des textes sacrés qu’il emploie comme matière ou comme inspiration pour ses œuvres. La barbe épaisse, le front bombé et le regard illuminé lui donnent une authentique allure de gentleman mystique… Pieux et discret, il préfère le recueillement d’une église ou d’un monastère à l’effervescence d’une salle de presse ou de concerts.

A la fin des années 70, Arvo Pärt marquait singulièrement son époque en inventant un langage musical à l’apparence rudimentaire, en décalage total avec la plupart des expérimentations avant-gardistes de ses contemporains, de plus en plus obnubilés par la complexité conceptuelle et le fractionnement sonore. Arvo Pärt lui-même, dans ses débuts, manipulait les techniques sérielles et dodécaphoniques (Symphonies 1 et 2, Pro & Contra, etc.), mais la censure de son œuvre Credo par les autorités soviétiques à la fin des années 60 (en raison de ses références religieuses) provoqua un grand coup d’arrêt dans son activité de compositeur.

Plusieurs années de silence créatif s’ensuivirent pendant lesquelles Pärt se plongea dans l’étude des partitions sacrées du Moyen-âge et de la Renaissance (chant grégorien, polyphonies de Josquin Deprez, etc.). Un véritable «retour aux sources » et un isolement quasi-monastique qui ont littéralement métamorphosé son langage musical. La pièce Für Alina pour piano seul, étonnamment simple, pure et belle, signe l’acte de naissance du style « tintinnabuli », un qualificatif choisi par Pärt lui-même pour définir ce qui correspond à la fois à une technique et à une philosophie musicale : « J’ai découvert que c’est assez si une seule note est magnifiquement jouée (…). Les trois notes de l’accord parfait sont comme des cloches. C’est pourquoi j’emploie le mot de « tintinnabulement ».

A écouter certaines œuvres vocales composées dans ce style (Magnificat, De Profundis…), il vient à l’auditeur cette curieuse impression de se sentir projeté plusieurs siècles en arrière, en même temps qu’il expérimente quelque chose de totalement inouï. Telle est la magie pärtienne qui opère dans la lignée des chef-d’œuvres composés dans les années 70 et 80 selon les règles strictes du style « tintinnabuli » depuis Für Alina (Tabula Rasa, Fratres, Kanon Pokajanen, Te Deum…).

Ces dernières années toutefois, sentant peut-être les limites d’un langage trop austère, trop pur pour se renouveler indéfiniment, Arvo Pärt s’est mis à explorer de nouvelles brèches pour élargir son champ de créativité ; son orchestration se raffine et son écriture gagne en densité (polytonalité, dissonances plus audacieuses). Son art dans son ensemble délaisse sa blancheur originelle pour d’autres couleurs, plus contrastées (ex les œuvres : Lamentate, Como Cierva Sedienta, In Principio…). La quintessence « tintinnabulesque » demeure toutefois intègre à travers toute sa musique, les nouvelles compositions naissant comme autant de fruits musicaux de couleur et de forme différente reliés au même noyau spirituel. L’émotion transparaît toujours dans cette manière propre qu’a Pärt de faire résonner chaque son pour ressaisir par la durée une certaine forme d’absolu.

Troublés par l’éphémère de leur environnement immédiat, la complexité effervescente et vertigineuse du monde qui les entoure, les assoiffés d’unité et de sérénité spirituelle entendent chez Arvo Pärt une voix consolatrice qui retentit dans l’éternité. Pour beaucoup, les compositions de Pärt génèrent une expérience unique de spiritualité réellement vécue, comme des ingrédients d’un nectar mystique dans lesquelles mélomanes de tous genres et de toutes espèces peuvent s’abreuver avec ravissement et délectation.