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la musique classique désacralisée

Archive for the ‘Concerts’ Category

Veillée russe avec les Métaboles

Lundi, janvier 30th, 2012

Les Métaboles le 29/01 à la Chapelle de Jésus Enfant (Paris 7e)

Il faisait un froid de canard à Paris en ce dernier dimanche de janvier. Mais c’était parfait pour se mettre dans l’ambiance de la « veillée russe » proposée par  l’ensemble Les Métaboles, dans la magnifique petite Chapelle de Jésus Enfant, située à quelques mètres de l’imposante Basilique Ste Clotilde (7e).

Constitué  d’une trentaine d’excellents  jeunes chanteurs, tous réunis par l’amour de la musique et du chant, le choeur Les Métaboles s’est lancé le défi d’un programme très exigeant, avec des oeuvres difficiles de compositeurs russes ou d’Europe de l’Est tels l’Agnus Dei du Requiem de Penderecki, le Magnificat de Pärt, ou encore des extraits des Vêpres de Rachmaninov, véritable monument de la musique sacrée orthodoxe du 20e siècle.

Placés sous la baguette du jeune Léo Warynski, ancien élève du CNSM de Paris, formé à la direction auprès de Pierre Cao  et François-Xavier Roth, les chanteurs ont livré une très belle prestation, pleine de passion. Sous les projecteurs de lumière bleue, ils ont offert au public un début de concert somptueux avec les Trois chants sacrés d’Alfred Schnittke (1934-1998), des pièces absolument sublimes et injustement très méconnues (il n’existe à ma connaissance qu’un seul enregistrement, chez Chandos, dont on peut écouter le numéro 3 ici). Schnittke fait partie de cette génération de compositeurs de l’Union soviétique spirituellement engagés, tout comme Pärt en Estonie et Penderecki en Pologne, et qui se sont heurtés à la censure du régime communiste russe.

De méconnu dans ce concert, il y avait aussi les Trois miniatures de Gyorgy Sviridov (1915-1998), des pièces profanes assez étonnantes qui dépeignent des scènes rustiques typiques d’Ukraine de l’Ouest et de Moldavie, une parenthèse un peu amusante dans un programme par ailleurs fortement marqué par le religieux.

Le concert était aussi l’occasion de mettre en avant le jeune compositeur russe Dimitri Tchesnokov, né en 1982, avec un très bel Ave Maria composé en 2011. Une oeuvre joyeuse, raffinée et très expressive, et un très bel écho à l’Ave Maria de Rachmaninov, le « tube » des Vêpres que les Métaboles ont d’ailleurs bissé en fin de concert. Le « gros morceau » du programme était donc ces Vêpres, qui mettent à rude épreuve les chanteurs, en particulier les voix graves. Mais les pupitres d’altos et de basses sont de gros points forts de ce choeur, et une mention particulière s’impose pour Camille Merckx, l’alto soliste du « Blagoslovi douché moya », qui a livré une interprétation vraiment magistrale.

Si vous avez raté ce programme, il vous reste une seconde chance de l’entendre, mercredi 1er février à 21h00, à l’Eglise réformée des Billettes (Paris 4e). Plus d’infos sur lesmetaboles.com

Ensemble OTrente, créateur d’émotions mystiques a cappella

Mercredi, janvier 18th, 2012

Ensemble OTrente, mardi 17/01 au Temple du Saint-Esprit à Paris © Richard Holding

Le mardi 17 janvier, c’était le jour de la Sainte Roseline. Mais j’avais rendez-vous, quant à moi, avec le Saint-Esprit, dans son temple protestant du 8e arrondissement. Je ne suis pas croyant, mais il me semble que si je l’étais, j’associerais bien volontiers le mystère du Saint-Esprit avec le mystère de l’harmonie musicale : une force pénétrante qui vous remplit d’une joie indicible, une énergie mystique issue du tréfonds de l’univers qui vous replace dans le champs de la solidarité  métaphysique ; vous savez, cette émotion extatique qui vous fait comprendre, avec à la fois légèreté et profondeur : ah, je ne suis pas seul au monde!…

Encore faut-il, pour expérimenter cet état d’esprit, que les musiciens soient à la hauteur de votre attente. C’était pleinement le cas ce soir-là, avec une prestation époustouflante du choeur OTrente dirigé par le jeune surdoué Raphaël Pichon, dans un programme de musique sacrée du début 20e siècle avec Howells, Martin, Holst et Vaughan Williams. Ma précédente envolée métaphysique, ça avait été à l’Oratoire du Louvre le 2 novembre 2011, avec le Choeur Philharmonique de Chambre d’Estonie chantant Arvo Pärt, dirigé par Paul Hillier, clairement l’un des plus beaux choeurs du monde. Mais l’émotion était tout aussi pleine en ce mardi hivernal, même si, contrairement au concert Pärt, je découvrais la majorité des oeuvres chantées ; idéalement assis au premier rang, à 3 mètres du choeur, la musique m’a frappé de plein fouet, mais rien de douloureux, bien au contraire…

J’ai surtout été frappé par la précision de l’interprétation, l’admirable maîtrise des nuances (la magie des tous premiers sons du Nunc Dimitis de Holst qui semblaient réellement provenir d’un autre monde…), la projection des voix, perçante et d’une clarté cristalline dans l’acoustique exceptionnelle du Temple, et par dessus tout, la solidité et l’endurance du choeur – composé principalement d’excellents amateurs – dans ce programme a cappella très exigeant.

Le Requiem de Herbert Howells (1892-1983), composé en 1932, a la particularité de mêler une partie du texte latin de la messe des morts (requiem aeternam) avec des  psaumes anglicans. C’est une oeuvre de toute beauté qui, en alternant des séquences harmoniques très riches et modulantes, avec des séquences à l’unisson ou à la polyphonie plus clairsemée,  prend ses sources dans l’héritage vocal de la Renaissance tout en s’inscrivant dans la modernité de son époque.  Les passages chantés sur les paroles « requiem aeternam » baignent dans une atmosphère de pure contemplation, malgré leur caractère recueilli et plutôt sombre. Les chanteurs d’OTrente, malgré quelques très légères hésitations, en ont livré une interprétation absolument sublime, sous une direction très élastique de Raphaël Pichon, que l’on n’est pas habitué à voir dans un tel répertoire (ses concerts et enregistrements pour l’ensemble de musique ancienne Pygmalion sont plus beaucoup plus médiatisés) ; ses gestes souples, très poétiques, débarrassent de la musique de son côté métronome, et lui redonnent toute sa sensibilité, sa fraîcheur et sa spontanéité.

La deuxième grande oeuvre de ce programme, vocalement très exigeante, était la Messe à double choeur du compositeur suisse Frank Martin, un véritable monument du répertoire choral a cappella du 20e siècle. Là encore, la prestation du choeur était tout à fait épatante. De par son ampleur et sa complexité, l’oeuvre est un peu moins évidente à apprécier au premier abord, mais c’est un véritable morceau de bravoure pour le choeur, obligé d’afficher toute sa palette de qualités vocales, jusqu’à la toute dernière note de l’Agnus Dei. En introduction de ces deux grandes pièces, l’ensemble a chanté deux pièces sacrées  plus brèves, le Nunc Dimitis de Gustav Holst et le O vos omnes de Ralph Vaughan Williams.

Au final, c’est un programme d’environ une heure de musique intégralement a cappella que les Parisiens auront la chance de réentendre ce vendredi 20 janvier à 20h45 à la basilique Sainte Clotilde, dans le 7e arrondissement ; si vous aimez la musique chorale, sacrée et a cappella qui plus est, je ne peux que vous encourager à aller écouter ce magnifique choeur, qui n’a rien à envier aux formations plus médiatisées… L’énergie est réelle, l’émotion et la qualité sont au rendez-vous, les oeuvres sont belles et rares… que demander de plus ?!

L'Ensemble OTrente avec son chef Raphaël Pichon, mardi 17/01 au Temple du Saint-Esprit à Paris © Richard Holding

Arvo Pärt à Paris, un petit goût de paradis

Dimanche, novembre 6th, 2011

Arvo Pärt, célèbre compositeur estonien aujourd’hui âgé de 76 ans, est à l’honneur du festival Estonie Tonique avec 3 concerts donnés dans différents lieux parisiens, avec notamment la création française de son oeuvre Adam’s Lament le 4 novembre au Centquatre.

Arvo Pärt et le chef estonien Olari Elts, en pleine répétition de l'oeuvre "Adam's Lament", le 3/11/11 au Centquatre à Paris © Richard Holding

Dans une société aux valeurs matérialistes, où les individus, lancés dans une course effrénée et insatiable vers l’hyper-consommation s’achètent et se revendent les uns les autres, le désir d’unité, d’amour et de spiritualité n’ont jamais été aussi forts. Beaucoup ne ressentent pas le besoin de se poser de questions métaphysiques, et se consument dans l’éphémère. D’autres en ressentent l’étourdissement et la futilité, et se languissent de repères plus stables et atemporels, qu’ils trouvent auprès de l’amour familial ou dans la religion.

Pour ma part, c’est surtout dans l’art, plus particulièrement la musique, que je trouve un ancrage existentiel, et que m’abreuve de spiritualité. En tant que non-croyant, on peut trouver étonnant que j’emploie le mot « spiritualité », mais je ne vois pas pourquoi la religion aurait l’exclusivité d’une telle réalité, car par spirituel j’entends simplement le contraire de matériel ; ce qui relève du domaine de la conscience, de l’esprit. Et pour moi la musique est d’essence spirituelle, voire métaphysique, car elle n’exprime rien de matériel ou de corporel de ce monde, elle est son propre monde.

C’est d’autant plus flagrant dans une musique aussi planante et atemporelle que celle du compositeur estonien contemporain Arvo Pärt qui lui, pour le coup, est un homme très pieux, et même s’il ne compose pas de la musique à vocation liturgique, elle est toujours d’inspiration religieuse, le plus souvent fondée sur un texte sacré.

Alors que la religion suppose une conversion, un acte de foi, avec des règles et des préceptes définis par une minorité, la musique parle à chacun de nous dans un langage clair et universel, que nous soyons catholiques, juifs, homosexuels ou végétariens. La musique ne porte pas de jugement sur les hommes, elle est au delà, elle exprime son propre univers, loin du notre, dépassant ainsi les différences sociales, culturelles et religieuses ;  »la musique est plus forte que toute drogue et toute religion », disait le chanteur de metal Marilyn Manson…

Arvo Pärt, ambassadeur de la musique estonienne à Paris

Mais revenons à Pärt, l’un des invités phares d’Estonie Tonique à Paris, un festival qui continue jusqu’à la fin du mois de novembre et qui met à l’honneur l’art contemporain de ce petit pays balte, qui, bien que longtemps sous le joug de l’empire soviétique, a su s’émanciper culturellement et surtout musicalement.

Trois concerts principalement dédiés à Pärt ont été proposés dans le cadre de ce festival, le premier le 7 octobre à l’Eglise Saint-Eustache, par le Choeur national d’hommes d’Estonie, le second à l’Oratoire du Louvre, le 2 novembre, dans un programme de pièces pour choeur a cappella ou avec orgue, et le dernier le 4 novembre, dans l’étonnant Centquatre, avec la création française d’une oeuvre d’envergure composée en 2009 : Les lamentations d’Adam.

Rater la venue d’un aussi grand compositeur que Pärt à Paris c’est comme regarder le Tour de France à la télé alors qu’il passe devant chez soi. J’ai raté le concert du 7 octobre, mais je savais que deux autres portes célestes allaient s’ouvrir quelques semaines plus tard, et j’ai donc attendu le mercredi 2 novembre à 20h36 – jour des morts dans la tradition catholique -, pour goûter une première fois au paradis estonien. Et c’est en plein coeur de Paris, au milieu des trottoirs bondés et des boulevards embouteillés, que la magie a opéré, dans  l’Oratoire du Louvre.

Concert ou rite spirituel ?

Sous la direction de Paul Hillier, grand interprète et spécialiste de la musique Pärt, auteur d’ailleurs d’un livre sur le compositeur, le Choeur Philharmonique de Chambre d’Estonie et l’organiste Christopher Bowers-Broadbent nous ont offert une heure et demie de pure joie – religieuse pour les uns, esthétique pour les autres. Il faut dire que le lieu, la programmation du concert (suite de pièces sacrées, entrecoupées de pièces pour orgue seul), jetaient un flou sur la frontière entre concert et cérémonie liturgique. Personnellement, je n’en ai que faire de la liturgie pour me sentir au paradis, et c’est moins le texte et sa portée religieuse que l’émotion purement musicale qui m’intéresse, et qui me procure une paix intérieure.

J’ai été particulièrement heureux de découvrir des pièces inédites, qui n’ont pas encore été enregistrées, comme Veni Creator, Anthem of Saint John the Baptist, The Deer’s cry et Morning Star. J’ai adoré cette dernière oeuvre, assez courte, qui va des ténèbres à la lumière : « Christ est l’étoile du matin, qui, lorsque la nuit de ce monde est passée, apporte à tous ses saints la promesse de la lumière de la vie et ouvre le jour éternel. » Pas besoin de croire en Jésus pour être en extase devant cette trappe de lumière ouverte par le génial cheminement musical, et on peut très bien remplacer « Christ » par « Amour », soit religion par humanité, tout simplement.¨

Le public applaudit Arvo Pärt (à droite) et le Choeur Philharmonique de Chambre d'Estonie, le 2/11/11 à l'Oratoire du Louvre (Paris) © Richard Holding

Ce que j’ai admiré par dessus tout dans ce concert qui a fait salle comble, c’est le respect des auditeurs, qui sont restés dans un silence béat d’un bout à l’autre. Pas ou peu de toussotements, de chaises qui grincent, de programmes qui tombent… c’est assez rare pour être signalé, et ça prouve à quel point la magie pärtienne – tissée de silences – a opéré sur un public attentif et disponible. L’interprétation magistrale y était aussi pour quelque chose – j’ai rarement entendu un choeur aussi pur et cristallin -, mais aussi et surtout, Arvo Pärt faisait lui-même partie du public, les yeux fermés et la tête posée contre le mur, inspirant ainsi respect, contemplation et méditation.

Paradis perdu, paradis retrouvé…

On ne peut malheureusement pas en dire autant du concert du 4 novembre, au Centquatre. Le lieu – un ancien bâtiment de pompes funèbres – a été superbement remodelé, mais paraît peu adapté à l’intimité d’une musique comme celle de Pärt, qui réclame un silence absolu. Le problème c’est qu’il s’agit d’un grand espace ouvert, un peu comme un hall de gare, et les moindres petits bruits (des pas, une porte qui grince, un bébé qui crie, une chasse d’eau des toilettes…), même s’ils sont éloignés de la scène, résonnent et viennent perturber le climat de quiétude qui enveloppe la musique de Pärt. Et que de toussotements dans le public!!!

Le Choeur Philharmonique de Chambre d’Estonie et l’Ensemble orchestral de Paris placés sous la direction d’Olari Elts, interprétaient donc en création française Les lamentations d’Adam, une oeuvre longue de 18 minutes. De Pärt il y avait aussi Ein Wallfahrtslied, Summa, et Da pacem Domine. La première partie du concert était consacrée au compositeur français Thierry Eschaich, dont l’oeuvre phare était le Concerto pour orgue et orchestre n°2, une musique rythmée, pleine d’énergie, mais qui m’a fait plus penser à une musique d’action d’un film qu’autre chose.

Les quatre oeuvres de Pärt ont été interprétées à la suite, sans coupure (à part évidemment les inévitables toussotements et grincements de chaise de la part du public…). L’oeuvre qui m’intéressait le plus était la création française, car je connaissais les 3 autres.  Pärt a composé là une oeuvre un peu dans la même veine que Cecilia Vergine Romana, et on pense aussi à sa Symphonie n°4 dite « Los Angeles » (les anges). Elle est écrite pour choeur mixte et orchestre à cordes, et on y retrouve tous les ingrédients de la sauce pärtienne des années 2000, avec une musique qui procède par petites touches, courts motifs récurrents,  et qui laisse une place importante au choeur, qui chante d’ailleurs plusieurs fois a cappella.

Le texte raconte les souffrances d’Adam, après qu’il fut chassé du paradis. Arvo Pärt offre cette clé d’écoute : « Pour moi, le nom d’Adam est un nom « collectif » non pas simplement évoquant l’humanité tout entière, mais aussi chaque individu, indépendamment de son époque, de sa classe sociale ou de sa croyance religieuse. Adam se lamente sur cette Terre pour des millénaires. Notre ancêtre a pressenti la tragédie humaine, éprouvé sa culpabilité, le résultat de son péché. Il a subi tous les cataclysmes de l’humanité dans les tréfonds d’un désespoir inconsolable et jusque dans son agonie. »

Pas très joyeux tout ça, mais on peut effectivement considérer Adam comme un mythe universel qui parle à chaque homme, tout en le débarrassant de cette culpabilité chrétienne qui n’a selon moi pas lieu d’être. On peut considérer l’existence comme une source de souffrance, mais je refuse de mettre cette souffrance sur le compte de soi-disant « pecheurs »… Pour moi la souffrance nait de l’ignorance, du non-sens de l’existence, du vide angoissant qui s’ouvre devant nous. Mais un vide qu’on peut fort heureusement combler, en choisissant de vivre, tout simplement, en donnant un sens individuel à sa vie. Personnellement, le sens de ma vie je le perçois en écoutant une telle musique, qui a une vertu consolatrice ; en l’écoutant, je me sens porté vers un plan de conscience supérieur, qui pourrait être celui de l’intuition (telle que la conçois le philosophe Bergson), c’est-à-dire une conscience intime de la puissance vitale qui nous anime et qui nous relie au reste de l’univers. Car c’est bien cela que je ressens : une émotion de solidarité avec le Tout, la conscience d’être un microcosme au sein du macrocosme, et non pas une entité individuelle et solitaire.

Et ce que je trouve encore plus génial dans cette oeuvre de Pärt, c’est sa manière de nous parler de l’absence du paradis, tout en nous introduisant dans le paradis, qui est celui généré par la beauté de sa musique toute spirituelle…

Arvo Pärt salue le public à l'issue du concert au Centquatre à Paris, qui a vu la création française de son oeuvre "Adam's Lament", le 4/11/11 © Richard Holding

En attendant les concerts parisiens d’Arvo Pärt…

Vendredi, octobre 28th, 2011

En ce week-end de la Toussaint, on parle beaucoup de mort, de chrysanthèmes et de cimetières. Mais si la mort ce n’est pas votre truc, oubliez les cimetières et partez direct pour le paradis! le compositeur estonien Arvo Pärt vous propose deux voyages sans escale, au départ de Paris : le 2 novembre, à l’Oratoire du Louvre, et le 4 novembre, au Centquatre. Si vous ratez le train, faudra vous consoler avec la comédie musicale Adam & Eve, tant pis pour vous.

Après un concert le 2 novembre d’oeuvres cristallines pour choeur a cappella ou avec orgue, à l’Oratoire du Louvre, c’est le Centquatre qui accueille vendredi 4 novembre la création française d’Adam’s lament (la Plainte d’Adam, après qu’il fut chassé du paradis…). Une oeuvre longue de 24 minutes qui sera interprétée par l’Ensemble orchestral de Paris et l’excellent Choeur philharmonique de Chambre d’Estonie. Egalement au programme de ce concert, donné dans le cadre du festival Estonie Tonique, on pourra entendre Ein Wallfahrtslied, Summa, et Da Pacem Domine. Ce dernier, vous pouvez en écouter un extrait dans cette vidéo ci-dessous, que j’ai faite moi-même le 3 novembre lors d’une répétition avec la présence de Pärt lui-même. C’est très émouvant d’écouter une si belle oeuvre, sachant que le compositeur est réellement là, à l’écouter en même temps que vous…

Au commencement était le rythme

Vendredi, octobre 21st, 2011

Mardi 18 octobre, j’étais invité à la Cité de la Musique pour assister à un concert pour le moins original. Ou du moins peu banal. Programmer Desert Music du compositeur minimaliste Steeve Reich aux côtés de la Symphonie n°5 du grand Beethoven, il fallait tout de même oser!
Mais voilà, quiconque est habitué par l’originalité des saisons musicales de la Cité sait bien que ce genre de mélanges insolites n’est jamais anodin. Et qu’il y a toujours une raison de jeter des ponts entre des univers sonores qui, a priori, tout semble opposer, mais qui ne sont, au fond, pas si éloignés que ça.

Le point commun entre Reich et Beethov ? Le rythme! Plus précisément, le fait de structurer l’oeuvre autour d’une cellule rythmique répétée des centaines de fois. La répétition est un procédé bien connu chez Reich ; quiconque écoute sa musique pour la première fois aura même du mal à déceler autre chose qu’un motif répété indéfiniment, et trouvera probablement le tissu sonore d’une banalité déconcertante. Et pourtant, la subtilité de Reich c’est de composer une musique organique, cellulaire, qui se métamorphose progressivement par des variations rythmiques à peine perceptibles, tout en conservant un même mode harmonique, ce qui provoque des glissements savoureux, hypnotisants.

Chez Beethoven, ce n’est pas aussi subtil, mais ce n’est pas moins génial pour autant. Chez lui, c’est un motif mélodique (le fameux destin qui frappe à la porte) qui se trouve balancé dans tous les sens, entre tous les instruments, comme des footballeurs qui se passent un ballon, mais au final, Beethoven ne retient que la structure rythmique du motif (les fameux 4 coups) et c’est là où peut le rapprocher de Steeve Reich. Mais alors que chez Reich, ce sont les variations de rythme qui créent l’harmonie, chez Beethoven c’est plutôt l’harmonie qui contrôle le rythme et l’expose à toute une palette de couleurs différentes.

Dans le concert que j’ai entendu, le Brussels Philharmonic a d’abord joué le Reich, sous la baguette d’un excellent Michel Tabachnik, dont les gestes et mouvements du corps se fondaient en un gracieux tissu chorégraphique, un peu à la mode du soundpainting. Et c’est un Michel Tabachnik complètement déchaîné qui est arrivé sur scène après l’entracte pour filer la Cinquième de Beethoven d’une seule traite, comme d’un seul même geste, avec une pêche et un dynamisme hors-pair, comme s’il avait été dopé par la jouissance rythmique du Desert Music de Reich (mille fois plus efficace que la techno, selon moi!).

En tout cas voilà, concert très intéressant en ce qu’il m’autorise cette petite réflexion sur l’importance du rythme en musique,  et j’ai jugé important aussi d’insister sur la programmation originale de ce concert, qui espérons-le, fera des petits, car il y a tellement d’oeuvres géniales dans le réperoire contemporain qui méritent tout autant d’attention que les grands classiques… Car si Beethoven est le compositeur classique le plus joué dans le monde, Reich doit plutôt végéter dans les profondeurs du tableau!

Extrait de Desert Music de Reich :

Retour sur le 11 septembre… d’Arvo Pärt

Jeudi, septembre 15th, 2011

Le compositeur estonien Arvo Pärt fêtait ses 76 ans le 11 septembre dernier. A cette occasion, un grand concert avec plusieurs de ses oeuvres a été donné dans le cadre du Festival Nargen à Talinn, dont 3 créations mondiales :  Salve Regina (donné 2 fois!), Beatus petronius et Statuit ei Dominus – des oeuvres en réalité déjà existantes pour choeur et orgue, mais que Pärt a orchestrées.

Mais il y avait aussi et surtout Adam’s Lament (la plainte d’Adam), une oeuvre écrite pour choeur et orchestre à cordes longue de 24 minutes, que les Parisiens auront la chance d’entendre le 4 novembre prochain au Centquatre. L’oeuvre date de 2010, et est basé sur un texte du moine Silouan, dans lequel il relate la douleur d’Adam après qu’il a été chassé du paradis.

Le concert, enregistré par la radio estonnienne Klassika raadio, est disponible à la réecoute et jouit d’une très belle interprétation de Tonu Kaljuste et d’une très bonne qualité de son.

Beethoven, compositeur le plus joué dans le monde

Lundi, février 7th, 2011

Je découvre seulement maintenant le site britannique bachtrack.com, une immense base de données des concerts, opéras et ballets qui sont donnés à travers le monde. Ainsi, en 2010, environ 17 000 évènements ont été référencés…

Une base qui, outre son utilité pratique – je cherche un concert de Mozart à Berlin, un opéra de Rossini à New York –  est une précieuse source de statistiques ,  qui nous permet de savoir, par exemple,  quel compositeur a été le plus joué en concert en 2010, quelle oeuvre a bénéficié du plus grand nombre de représentations, etc.

Je vous livre ici quelques résultats intéressants des stats 2010 :

Compositeurs les plus joués :
- 1 Beethoven
- 2 Mozart
- 3 Schumann
- 4 Bach
- 5 Brahms
- 6 Haydn
- 7 Schubert
- 8 Tchaikovski
- 9 Chopin
- 10 Mahler

Les oeuvres les plus jouées :
- Le Messie de Handel (125 fois)
- Symphonie n°7 de Beethoven (101)
- Symphonie n°1 de Mahler (93)
- Concerto pour piano n°2 de Chopin (87)
-  Symphonie n°6 de Beethoven (84)

Classement des concerts selon la période musicale :
- Romantique (19e siècle) : 6392 concerts
- Musique du 20e et 21e siècle :  5619 concerts
- Classique (Mozart, Haydn…) : 1936
- Baroque (1600 – 1750) :  1604
- Musique ancienne : 439

Je vous laisse découvrir les autres stats sur bachtrack.com (orchestres et chefs d’orchestre les plus actifs, opéras les plus donnés…)

Pas vraiment de surprises dans ces classements – the usual suspects occupent toujours autant le haut des tableaux – mais ce qui me fait énormément plaisir, c’est de voir que Gustav Mahler fait une percée dans le top 10, et que sa Symphonie n°1 dite « Titan » figure même dans le tiercé des oeuvres les plus jouées au monde!

Je lis actuellement l’excellent livre de Norman Lebrecht (Why Mahler?), qui tente d’expliquer pourquoi on écoute autant de Mahler aujourd’hui. Je posterai un compte-rendu quand je l’aurai lu en entier, mais pour résumer en une phrase,  l’auteur met en perspective la vie tourmentée de Mahler – qui a dû faire face au racisme,  à la persécution religieuse, à la pression sociale – avec nos interrogations contemporaines, en défendant l’idée que la musique de Mahler – lui qui était persuadé que son « temps viendra » – est la musique dont nous avons besoin aujourd’hui. Plus d’explications bientôt…

Arvo Pärt suscite l’émotion du pape

Jeudi, décembre 16th, 2010

L’émouvante oeuvre pour choeur et orchestre de Pärt Cecilia vergine romana fut interprétée le 1er octobre dernier au Vatican, lors d’un concert où figuraient également des oeuvres de Haydn (Symphonie n°94) et Beethoven. (Fantaisie pour piano, choeur et orchestre). L’oeuvre de Pärt raconte le martyr de  Sainte Cécile, patronne des musiciens,  sur son chemin de croix.

Le pape, qui a assisté à l’intégralité du concert, fit une analyse tout à fait intéressante de la musique qu’il avait entendue… Pour lui, les oeuvres de Haydn et Beethoven représentent l’universalité de l’art, et montrent que l’art est un « procédé pour définir le rôle de l’humain dans le monde », alors que l’oeuvre de Pärt explore une tout autre réalité, transcendante à notre monde physique.

L’oeuvre Cecilia « symbolise le rôle et le devoir de la foi dans le monde. » « En contraste avec la force vitale naturelle qui se trouve en tout homme, il existe une autre force qui émane de la parole de Dieu, une parole ‘qui provient du silence’ comme l’affirme St Ignace. Ecouter et obéir à la voix qui provient d’un monde transcendant nécessite un grand silence intérieur. Cette voix apparaît également dans les phénomènes naturels, puisque c’est la force de cette voix qui créa et régule le monde. Mais reconnaître cette voix nécessite un cœur humble et obéissant, comme nous l’apprend St Thérèse. La foi suit la parole sacrée dans un lieu que l’art ne saurait atteindre tout seul. La foi peut être suffisamment forte pour suivre cette parole sacrée jusqu’à une épreuve de soi-même, au sacrifice de soi-même, comme l’a fait Cecilia. En conséquence, chaque acte d’amour authentique, du plus petit sacrifice de la vie de tous les jours jusqu’à la mort d’un martyr relève du plus grand art que l’homme puisse produire, un chef-d’œuvre. Ici la vie elle-même devient un chant : la symphonie qui nous attend et que nous chanterons ensemble au paradis. »

> Lire la source originelle de cette info (en anglais)

Une Folle journée plus baroque que jamais…

Vendredi, février 13th, 2009

5 jours, 300 concerts, des centaines de musiciens et une pléthore de spectateurs. La Folle Journée de Nantes 2009 s’achève avec autant de succès que ses éditions précédentes, malgré une programmation un peu plus aventureuse dans le baroque allemand de Schütz à Bach.

Chaque année au mois de janvier, la Cité des congrès de Nantes, véritable machine à voyager dans le temps revient à son point de départ. A son bord, les vestiges et autres trésors amassés durant son séjour dans le passé musical européen. Les différents compartiments de l’immense vaisseau, rebaptisés pour l’occasion au fil de ses haltes et de ses rencontres, ouvrent leurs portes à des milliers de curieux venus en masse admirer le fruit des trouvailles.

Cette année les aventuriers-musiciens ont revisité les XVIIe et XVIIIe siècles germaniques s’arrêtant tour à tour dans les villes de Lübeck, Muhlhausen, Leipzig, Eisenach, Ohrdruf ou Lunebourg pour y rencontrer les illustres Buxtehude, Praetorius, Schütz, Weckmann ou Böhm avant un séjour plus allongé chez le grand Bach. De ces hommes plus ou moins célèbres, il nous a été ramené des fragments de génie et de créativité qui, durant cinq journées complètement folles, ont été réanimés en un florilège musical des plus festifs.
Éclairer les origines de la musique de Bach, montrer Bach lui-même, mais s’intéresser également à la fascination et la transformation de son héritage par la postérité, tels ont été les différents caps du commandant de bord René Martin, dont c’est la quinzième sortie du genre. Une impressionnante flopée de musiciens s’est rejoint à lui pour l’aider dans sa tâche, et non des moindres.

Il est 18h45 samedi soir, les dernières notes de la Messe en si Bach résonnent dans l’Auditorium Eisenach par l’Ensemble Vocal de Lausanne pendant que la pianiste Anne Queffélec entame dans la Salle Leipzig un tortueux récital de transcriptions pour piano, et que la violoniste Isabelle Faust poursuit sa lutte acharnée avec les gammes diaboliques de la Partita pour violon n°2 dans la salle Muhlhausen. Dans la grande halle de Lübeck, le va-et-vient de musiciens et de spectateurs errants se continue inlassablement, entre ceux qui cherchent la bonne salle, ceux qui sont amassés devant les stands de livres, de partitions ou de T-shirts, ceux qui font patiemment la queue pour recharger leur clé USB avec le concert qu’ils viennent d’entendre, ceux qui attendent le début de la prestation du Renegade Steel Band sur le podium central. A côté de tout cela, journalistes, enquêteurs, photographes, radios et chaînes télévisées s’activent pour faire interviews, instantanés, retransmissions. De l’aube à minuit, jamais ne se ralentit l’agitation de la fourmilière, jamais ne se tait le bourdonnement de la ruche. Tout est fait en faveur de la seule et unique Musique « classique », l’Eternelle, Reine du vaisseau, sujette de toutes les vénérations, et dont Bach, Schütz et les autres sont cette année les heureux représentants. Tous les ans depuis 15 ans, c’est Elle qui est célébrée dans le cadre de l’évènement musical français le plus extraordinaire par un public passionné et des artistes célèbres (The Tallis Scholars, Ton Koopman, Tatjana Vassiljeva, Brigitte Engerer, Philippe Jaroussky…).

Avec des exceptions remarquables comme le programme Schütz des Tallis Scholars par exemple, il est vrai que la qualité des interprétations n’est peut-être pas toujours à la hauteur du goût des plus exigeants – les conditions de concert sont souvent éprouvantes pour les musiciens – mais le niveau d’excellence n’est pas le critère essentiel de La Folle Journée. La force de ce festival est ailleurs, dans son souci de démocratiser et de rendre accessible à un plus grand nombre la musique classique (baroque, pour le coup cette année). La folle Journée, loin d’être un rendez-vous pour mélomanes élitistes, pose un défi avant tout sociologique dans sa volonté d’ouverture. Les préjugés tombent dans cette ambiance unique qui ne ressemble à aucune autre ; c’est une vraie fête au bon sens du terme, dans laquelle la musique est célébrée sans tabous et au sortir de laquelle les spectateurs acquièrent une passion nouvelle et conservent des souvenirs enchanteurs.

Avec ses centaines de concerts affichés quasi-complets, l’édition 2009 de ce Festival qui ne ressemble décidément à aucun autre a une fois de plus remporté un très large succès. On regrette juste que l’évènement n’attire pas plus de jeunes mélomanes. Vidé de ses centaines de milliers de visiteurs, le vaisseau se remettra dans quelques jours en route pour une nouvelle expédition annuelle, qui s’annonce plus pianistique que jamais avec Chopin et la célèbre génération 1810… On ne manquera sous aucun prétexte son retour dans douze mois.