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Éternelles musiques pour The Tree of Life

Vendredi, juin 3rd, 2011

C’est le grand film du moment, qui vient d’être récompensé par la Palme d’or au Festival de Cannes 2011. Le nouveau chef-d’oeuvre de Terrence Malick, The Tree of life, a pourtant largement divisé les critiques, les uns lui reprochant sa folie des grandeurs, les autres – transportés d’un bout à l’autre du film – lui reconnaissant la légitimité de sa liberté créatrice.

Sans trop en dévoiler le contenu, il faut avouer que le film a de quoi dérouter, et que la juxtaposition de l’histoire  individuelle d’une famille américaine middle class des années 50 avec l’échappée cosmogonique longue de 20mn est pour le moins ambitieuse…

Certains ont vu dans le film une vaste prière de 2h20, d’autres une tentative pour saisir Dieu dans toute sa transcendance, certains allant même jusqu’à soutenir que Malick est réellement parvenu à manifester la dimension divine de l’univers sur grand écran… Il y a assurément une interrogation métaphysique sur le sens de la vie, de l’univers, de la foi, de la réalité divine. Partant d’un deuil familial – mort d’un enfant -, la question du film n’est pas tant de savoir si Dieu existe, mais partant du fait qu’il existe, de tenter de comprendre sa façon d’exister. Pourquoi donne-t-il naissance, pourquoi laisse-t-il mourir ? Comment justifier l’injustice ?

En tant qu’agnostique, je pense qu’on peut voir le film de Malick d’un point vue simplement philosophique, sans renfermer la question de Dieu dans une religion unique. Malick cherche à relier le microcosme avec le macrocosme, l’individu avec l’univers, à travers un vaste élan d’amour panthéiste qui traverse toute chose. Le film s’interroge sur le sens de la vie, de la mort, et de la vie après la mort, avec l’audace de se placer à la fois du point de vue humain et du point de vue divin.

Quoiqu’il en soit, c’est un film qui procure à chacun une expérience unique, et qui génère une émotion très personnelle ; de par sa dimension cosmique, c’est une expérience de cinéma à vivre individuellement, car le film s’adresse à chacune de nos subjectivités respectives pour nous transporter dans l’infiniment grand ; il questionne notre rapport au monde et aux autres, dans une perspective métaphysique.

« Souviens-toi des choses éternelles… »

Du coup, une telle cosmogonie ne pouvait s’exprimer et se révéler au spectateur sans musique… Et c’est un véritable festival sonore que Terrence Malick nous a concocté, en puisant dans les plus belles pages du répertoire classique et contemporain. Toutes sont judicieusement utilisées, chaque musique exprimant avec intelligence le sens profond de la scène visuelle qui lui correspond. Vous trouverez un peu plus bas la liste de toutes les musiques utilisées, mais voici d’abord une petite analyse de quelques morceaux clés.

La toute première musique, perceptible dès le tout début du film, est un extrait du poignant Funeral Canticle du compositeur contemporain britannique John Tavener. Une oeuvre baignée de religiosité composée à la mémoire du père du compositeur ; une très belle réflexion sur la durée éphémère de la vie individuelle, par opposition à l’éternité de l’univers, sur cette belle parole qui résume à elle seule tout le propos rassurant du film :   »Souviens-toi des choses éternelles ». Autrement dit, souviens-toi que tu n’es pas seul, que tu es relié à l’Univers, que des fils invisibles te relient au Tout de l’univers, par essence mais surtout par amour.

La musique que les spectateurs retiendront sans doute le plus est celle utilisée sur les époustouflantes images de l’univers en fusion. Il s’agit du « lacrymosa » extrait du Requiem pour my friend de Preisner, un autre compositeur d’aujourd’hui, d’origine polonaise. C’est un des moments les plus puissants du film (ou des plus ennuyeux pour certains…), un inoubliable moment de cinéma où la pure contemplation est de mise. Mais pourquoi me direz-vous choisir un extrait de messe des morts sur des images de vie et de création de l’univers ? Parce que la séquence fait suite à celle du deuil familial, et que le texte du lacrymosa parle de lui-même :

Lacrimósa dies illa, qua resúrget ex favílla judicándus homo reus. Huic ergo parce, Deus. Pie Jesu Dómine, dona eis réquiem. Amen.

[
Jour de larmes que ce jour là, où ressuscitera, de la poussière, pour le jugement, l’homme coupable.
À celui-là donc, pardonnez, ô Dieu. Doux Jésus Seigneur, donnez-leur le repos. Amen.]

Un autre Requiem est utilisé à la fin du film – celui de Berlioz, l’Agnus Dei plus exactement (« Agneau de Dieu qui enlève les péchés du monde, donnez-leur le repos éternel »). La scène correspondante est celle d’un au-delà symbolique, une sorte de paradis rempli de joie et d’amour. On retrouve comme dans le lacrymosa le « dona eis requiem » (donnez-leur le repos éternel), qui fait écho au « souviens-toi des choses éternelles » du début. Au-delà de la vie et de la mort, l’idée d’éternité est clairement la préoccupation métaphysique principale de Malick.

Musiques de vie et de mort

Arrêtons-nous maintenant sur deux musiques moins célestes, utilisées pour accompagner tantôt la vie, tantôt la mort : la Symphonie n°1 de Mahler et la Moldau de Smetana.
Le Mahler est utilisé lors des deux scènes de deuil du film (le 2e enfant de la famille mort à la guerre, et l’enfant du voisinage qui se noie). Mahler, qui a lui-même été traumatisé par la perte de frères et soeurs en bas âge, est le premier compositeur à s’être attaqué au tabou de la mortalité infantile, qui fut une malheureuse réalité ordinaire jusqu’à la fin du XIXe siècle. Dans le 3e mouvement de sa première symphonie, il fait du canon « Frères Jacques » une musique funèbre, ce qui a eu le don de mettre mal à l’aise le public de l’époque.  Ici ce n’est pas le troisième mais le premier mouvement qui est utilisé, mais la connexion entre cette musique et la mortalité infantile paraît évidente.

La Moldau de Bedrich Smetana est quant à elle utilisée dans un moment de bonheur familial, une scène où l’on voit des enfants heureux s’amuser avec leur mère dans l’herbe au soleil. La musique de Smetana représente le cours de la rivière Vltava, en République Tchèque ; ici la rivière est une métaphore de la vie qui avance avec ses sinuosités, et un symbole du temps qui passe, inéluctablement.

Beaucoup d’autres musiques sont présentes dans The Tree of Life, qui jouent toutes un rôle particulier, mais que je n’ai pas le temps de développer plus en avant ici. Je vous laisse simplement découvrir la liste intégrale des titres utilisés :

- Funeral Canticle, de John Tavener et Mère Thekla, interprété par George Mosley, Paul Goodwin et the Academy of Ancient Music
- Cosmic Beam de Francesco Lupica
- Symphonie n°1 de Gustav Mahler (1er mvt), Polish National Radio Symphony Orchestra, Michael Halász
- Morning Prayers, de Giya Kancheli
- Faunophonia Balkanica, d’Arsenije Jovanovic
- Wind Pipes, de Michael Baird
- Approaching, d’Arsenije Jovanovic
- Ta Há 1, de Klaus Wiese
- Snapshot from the Island, de Tibor Szemzo
- Lacrimosa 2, de Zbigniew Preisner
- Ascending and Descending, de David Hykes
- Resurrection in Hades, de John Tavener et Mère Thekla
- Requiem de Berlioz (Domine Jesu Christe, Agnus Dei)
- Siciliana Da Antiche Danze Ed Arie Suite III, d’Ottorino Respighi
- Hymn to Dionysus, de Gustav Holst
- La Moldau (extrait de Ma Vlast), de Bedrich Smetana
- Symphonie n°4 (Andante moderato), de Johannes Brahms
- Symphonie n° 3 de Henryk Górecki
- Les Barricades Mistérieuses, de Francois Couperin
- Toccata and Fugue en ré mineur BWV 565, de JS Bach
- Le Clavier bien tempéré de JS Bach
- Tableaux d’une exposition, (promenade, les Tuileries, Bydio), de Modest Moussorgsky
- Concerto pour piano en la mineur (Allegro affettuoso), de Robert Schumann
- Klangschalen 2, de Klaus Wiese
- Eternal Pulse, de Hana Townshend
- After the Rain: Antiphon, de Barry Guy
- Harold en Italie, d’Hector Berlioz
- Sonate n°16 en do majeur K. 545, de Wolfgang Amadeus Mozart
- Sound Testament of Mount Athos, d’Arsenije Jovanovic
- Ma Maison, d’Arsenije Jovanovic

Le classique, pas si classique…

Vendredi, avril 15th, 2011

Voilà un article qui fait plaisir à lire en ces temps où la musique classique continue à souffrir d’une image bourgeoise, élitiste et poussiéreuse… Ecrit par Alexandre Lenot, sur le site slate.fr, l’auteur passe en revue les divers clichés qui entourent la musique dite « savante », pour mieux les étriller, un à un,  avec humour et ironie, et en faisant état de quelques initiatives – personnelles ou collectives – qui sortent des carcans habituels (la fougue du jeune Dudhamel, l’Orchestre National de Lille qui va à la rencontre de ses auditeurs, etc.). La presse nationale française en prend aussi un coup, accusée de traiter le classique comme une affaire de spécialistes, clos sur eux-même.

Ce qui ressort de ce petit pamphlet, c’est après tout cette idée que c’est le contexte qui importe, la manière de présenter la musique classique ; ce n’est pas tant la musique qui n’est pas au goût du jour, ce sont les moyens d’y accéder. Si on va chercher le public avec des moyens qui sont au goût du jour (radio, littérature, cinéma, télévision, Internet…), on y arrivera ; Chostakovitch peut dire merci à la CNP (la fameuse publicité qui reprend sa valse extraite de la Suite jazz, et sans Kubrick ou Visconti, jamais des oeuvres comme le Trio n°2 de Schubert ou la Symphonie n°5 de Mahler n’auraient touché un si large public…

> Pour lire l’article originel, cliquez ici

Mahler s’expose au Musée d’Orsay

Vendredi, avril 8th, 2011

Expo Mahler au musée d'Orsay, jusqu'au 31 mai 2011Alors que des hordes entières de touristes s’agglutinaient dans les grandes galeries aménagées pour accueillir l’expo Manet,  je préférais quant à moi l’intimité et la tranquillité des 3 petites salles dédiées à Gustav Mahler, dont on célèbre cette année les 100 ans de la mort.

Une expo qui ‘a pas eu très grande presse, sans doute de par ses dimensions assez modestes, mais qui vaut vraiment le détour, surtout si vous êtes déjà familier avec l’univers du grand symphoniste autrichien.

L’imposant buste de Rodin, sculpté en 1909 – deux ans seulement avant la mort de Mahler -,  vous accueille avec majesté dans la première salle, garnie de peintures, dessins, pastels et photographies. A noter, en passant, une superbe sculpture miniature en bronze de Ludwig van Beethoven.  Dans la deuxième salle, une vidéo d’Alma Mahler – très âgée – qui confie des souvenirs précieux sur les 10 années passées aux côtés du grand homme, et des photos de la soprano Anna von Mildenburg, l’une de ses premières amours. Dans la troisième salle, des travaux de scéongraphie d’Alfred Roller – le grand metteur en scène et collaborateur de Mahler à l’Opéra de Vienne, dont les productions des opéras de Wagner firent date – et des manuscrits originaux, notamment le chant Ich bin der Welt abhanden gekommen (« Je me suis retiré du monde ») et le début de la Symphonie n°9, sur lequel Mahler a écrit, en grosses lettres « Lebe wohl, Welt! » (Adieu, Monde!).

Mais pour moi, le temps le plus fort de l’expo, c’est la possibilité de suivre la Symphonie n°4 (diffusée par les enceintes dans les 3 salles) sur le manuscrit original, intégralement déroulé pour l’occasion! Pour les non-initiés à la lecture de notes, une lumière s’allume sur chaque page de la partition, à mesure que la musique avance. Un moment vraiment très émouvant! C’est comme assister à l’éclosion du génie de Mahler, sympathiser avec son énergie créatrice… Seul regret, le volume n’est pas réglé assez fort, et avec les bruits environnants, difficile de se concentrer et d’entendre les moments pianissimo, surtout dans le mouvement lent. Il aurait fallu à mon avis une salle isolée entièrement dédiée à cette seule symphonie.

Exposition jusqu’au 29 mai 2011, accessible avec le billet musée. Retrouvez une présentation détaillée de l’expo sur le site web du Musée d’Orsay.

Beethoven, compositeur le plus joué dans le monde

Lundi, février 7th, 2011

Je découvre seulement maintenant le site britannique bachtrack.com, une immense base de données des concerts, opéras et ballets qui sont donnés à travers le monde. Ainsi, en 2010, environ 17 000 évènements ont été référencés…

Une base qui, outre son utilité pratique – je cherche un concert de Mozart à Berlin, un opéra de Rossini à New York –  est une précieuse source de statistiques ,  qui nous permet de savoir, par exemple,  quel compositeur a été le plus joué en concert en 2010, quelle oeuvre a bénéficié du plus grand nombre de représentations, etc.

Je vous livre ici quelques résultats intéressants des stats 2010 :

Compositeurs les plus joués :
- 1 Beethoven
- 2 Mozart
- 3 Schumann
- 4 Bach
- 5 Brahms
- 6 Haydn
- 7 Schubert
- 8 Tchaikovski
- 9 Chopin
- 10 Mahler

Les oeuvres les plus jouées :
- Le Messie de Handel (125 fois)
- Symphonie n°7 de Beethoven (101)
- Symphonie n°1 de Mahler (93)
- Concerto pour piano n°2 de Chopin (87)
-  Symphonie n°6 de Beethoven (84)

Classement des concerts selon la période musicale :
- Romantique (19e siècle) : 6392 concerts
- Musique du 20e et 21e siècle :  5619 concerts
- Classique (Mozart, Haydn…) : 1936
- Baroque (1600 – 1750) :  1604
- Musique ancienne : 439

Je vous laisse découvrir les autres stats sur bachtrack.com (orchestres et chefs d’orchestre les plus actifs, opéras les plus donnés…)

Pas vraiment de surprises dans ces classements – the usual suspects occupent toujours autant le haut des tableaux – mais ce qui me fait énormément plaisir, c’est de voir que Gustav Mahler fait une percée dans le top 10, et que sa Symphonie n°1 dite « Titan » figure même dans le tiercé des oeuvres les plus jouées au monde!

Je lis actuellement l’excellent livre de Norman Lebrecht (Why Mahler?), qui tente d’expliquer pourquoi on écoute autant de Mahler aujourd’hui. Je posterai un compte-rendu quand je l’aurai lu en entier, mais pour résumer en une phrase,  l’auteur met en perspective la vie tourmentée de Mahler – qui a dû faire face au racisme,  à la persécution religieuse, à la pression sociale – avec nos interrogations contemporaines, en défendant l’idée que la musique de Mahler – lui qui était persuadé que son « temps viendra » – est la musique dont nous avons besoin aujourd’hui. Plus d’explications bientôt…

Arvo Pärt suscite l’émotion du pape

Jeudi, décembre 16th, 2010

L’émouvante oeuvre pour choeur et orchestre de Pärt Cecilia vergine romana fut interprétée le 1er octobre dernier au Vatican, lors d’un concert où figuraient également des oeuvres de Haydn (Symphonie n°94) et Beethoven. (Fantaisie pour piano, choeur et orchestre). L’oeuvre de Pärt raconte le martyr de  Sainte Cécile, patronne des musiciens,  sur son chemin de croix.

Le pape, qui a assisté à l’intégralité du concert, fit une analyse tout à fait intéressante de la musique qu’il avait entendue… Pour lui, les oeuvres de Haydn et Beethoven représentent l’universalité de l’art, et montrent que l’art est un « procédé pour définir le rôle de l’humain dans le monde », alors que l’oeuvre de Pärt explore une tout autre réalité, transcendante à notre monde physique.

L’oeuvre Cecilia « symbolise le rôle et le devoir de la foi dans le monde. » « En contraste avec la force vitale naturelle qui se trouve en tout homme, il existe une autre force qui émane de la parole de Dieu, une parole ‘qui provient du silence’ comme l’affirme St Ignace. Ecouter et obéir à la voix qui provient d’un monde transcendant nécessite un grand silence intérieur. Cette voix apparaît également dans les phénomènes naturels, puisque c’est la force de cette voix qui créa et régule le monde. Mais reconnaître cette voix nécessite un cœur humble et obéissant, comme nous l’apprend St Thérèse. La foi suit la parole sacrée dans un lieu que l’art ne saurait atteindre tout seul. La foi peut être suffisamment forte pour suivre cette parole sacrée jusqu’à une épreuve de soi-même, au sacrifice de soi-même, comme l’a fait Cecilia. En conséquence, chaque acte d’amour authentique, du plus petit sacrifice de la vie de tous les jours jusqu’à la mort d’un martyr relève du plus grand art que l’homme puisse produire, un chef-d’œuvre. Ici la vie elle-même devient un chant : la symphonie qui nous attend et que nous chanterons ensemble au paradis. »

> Lire la source originelle de cette info (en anglais)

Arvo Pärt au festival « Automne en Normandie »

Mercredi, novembre 17th, 2010

Décidément, Arvo Pärt n’aura jamais été autant célébré en France. Après une création mondiale à la Salle Pleyel le 4 novembre dernier (Silhouette, dédiée à la Tour Eiffel), et la création française de la Symphonie n°4 « Los Angeles » au Théâtre du Châtelet une semaine plus tard, c’est une nouvelle création française a été donnée le 21 novembre à Vernon, en Normandie, par les Solistes de Moscou et Yuri Bashmet. L »oeuvre, écrite pour orchestre à cordes et quintette à vents, s’intitule In Spe et  s’inspire du psaume 137.
Curieusement, et je dois avouer ma déception,  Pärt a tout simplement orchestré son oeuvre pour voix a cappella An den Wassern zu babel sassen sir und weinten qui date de 1976. Les « voix » sont confiées aux instruments à vent, ce qui crée des sonorités âcres et caverneuses,  qui m’ont paru bien sèches dans l’acoustique du grand théâtre de Vernon.

> Plus de détails sur In Spe sont à lire sur le site d’Universal Edition (en anglais)

Henryk Gorecki s’en va

Samedi, novembre 13th, 2010

Henryk GoreckiLe célèbre compositeur polonais, auteur de l’inoubliable Symphonie n°3 dite « des chants plaintifs » s’est éteint le 12 novembre 2010, à l’âge de 76 ans.  Il était l’une des voix les plus originales de la création musicale du 20e siècle, même si une petite poignée d’oeuvres seulement a réussi à se faire connaître du grand public.

Au début de sa carrière, Gorecki fut quelque peu éclipsé par ses contemporains polonais Lutolawski et Penderecki, composant dans un langage expérimental et d’avant-garde. Ce n’est que dans les années 70 qu’il parvint à se démarquer avec un style bien plus personnel et expressif, en opérant un retour à la simplicité de la musique tonale, née sous l’impulsion de sa fervente foi catholique et de son attachement aux traditions populaires de son pays.

Une foi catholique qu’il a puissamment affichée dans son oeuvre chorale  Totus tuus, chantée pour la première fois en 1987, lors d’une messe célébrée place de la Victoire à Varsovie par le pape Jean-Paul II.

Mais c’est donc surtout la fameuse Troisième symphonie dont la postérité se souviendra, grâce surtout à son enregistrement discographique par David Zinman, le London Sinfonietta et la soprano Dawn Upshaw en 1992 . Le disque eut un succès immense et inattendu : plus d’un millions d’exemplaires vendus dans le monde, et une entrée étonnante au Top 50 britannique…  C’est une oeuvre absolument bouleversante, qui nous replonge dans les douleurs des atrocités du 20e siècle, composée à la mémoire des victimes polonaises mortes notamment dans les camps de concentration.

Ci-dessous un extrait en vidéo :

Arvo Pärt illumine Paris

Jeudi, novembre 11th, 2010

Pour moi, l’évènement musical majeur de l’automne parisien, a été la venue du compositeur estonien Arvo Pärt. Pour fêter ses 75 ans, l’orchestre de Paris et son nouveau chef Paavo Järvi (estonien lui aussi, et grand ami de Pärt) lui ont passé commande.  Arvo Pärt accepté et leur a offert la Tour Eiffel… Silhouette, une courte pièce de 7 mn pour orchestre à cordes et percussions, est en effet un hommage à la plus célèbre des créations de Gustave Eiffel, ce monument d’acier, véritable oeuvre de génie qui n’a pas manqué de nourrir l’inspiration de Pärt.

Ce n’est pas tous les jours qu’on a la chance d’assister à la création d’une oeuvre d’un compositeur célèbre. Imaginez-vous au début du 19e siècle à Vienne, pour voir Beethoven diriger pour la première fois sa 5e Symphonie…  Quoiqu’en disent les compositeurs de musique atonale à son égard, la musique d’Arvo Pärt trouve un succès énorme auprès d’un public en manque de nourriture spirituelle, en quête de sens. La musique de Pärt semble répondre à un besoin profond de l’humanité contemporaine, quelque chose que la musique d’un Boulez ou d’un Stockhausen est bien loin d’offrir.

J’aurais bien voulu l’écouter deux fois. Le concert à la Salle Pleyel, le 4 novembre, s’ouvrait avec Silhouette, devant une salle presque pleine. L’oeuvre m’a procuré une très agréable émotion, malgré la toux irritante d’une auditrice qui n’a pas manqué de combler les nombreux silences dans la partition de Pärt… Avant de l’entendre, j’imaginais l’oeuvre comme une lente ascension de la terre jusqu’au sommet de la Tour, quelque chose qui partirait des profondeurs des contrebasses pour finir avec les harmoniques aiguës des premiers violons… Mais non!  Pärt a composé quelque chose de bien plus abstrait, avec comme noyau central une valse légère, dont la pulsation est alimentée par les pizzicati des cordes.  En écoutant l’oeuvre en direct, je me suis alors imaginé un personnage grimpant la Tour, la contemplant avec allégresse sous différents angles, et prenant tout à coup conscience de la hauteur qu’il avait parcouru, et du vide  qui s’ouvrait devant lui… Pris de vertige, il a comme une illumination et perçoit des formes étranges…

Assez parlé, faites-en vous-même une idée, en réécoutant l’oeuvre ci-dessous (le concert a été filmé par Arte) :

Il y avait un 2e concert à Paris, une semaine plus tard, où Arvo Pärt était encore plus à l’honneur, car on y a donné sa Symphonie n°4, une oeuvre récente crééé à Los Angeles en 2008. Jy reviendrai dans un autre post…

La soprano Joan Sutherland s’en va

Mardi, octobre 12th, 2010

Elle avait succédé à Maria Callas dans le coeur des amateurs d’opéra. La soprano australienne Joan Sutherland nous a quitté à l’âge de 83 ans.

A la retraite depuis 20 ans, elle fit ses débuts au Covent Garden de Londres en 1952. C’est le rôle de « Lucia »  dans l’opéra « Lucia di Lamermoor » de Donizetti qui fit d’elle une star mondiale, après une interprétation inoubliable en 1959. Un rôle qui la marquera à jamais, qu’elle a interprété 233 fois pendant toute sa carrière…

Durant les années 60, elle se noua d’amitié avec Luciano Pavarotti, avec lequel elle fit notamment une tournée en Australie. Sa dernière apparition sur scène fut d’ailleurs aux côtés du célébrissime ténor italien, en 1989, dans « La Chauve-souris » de Johann Strauss fils.  Pour Pavarotti, elle était « la voix du siècle ».

La 4e symphonie d’Arvo Pärt est arrivée!

Lundi, octobre 4th, 2010
Arvo Pärt, symphonie n°4, en vente depuis le 4/10/2010

Arvo Pärt, symphonie n°4, en vente depuis le 4/10/2010

Chaque nouvelle sortie discographique du célèbre compositeur estonien Arvo Pärt est pour moi un grand évènement. Avec l’ère du numérique, j’avoue avoir considérablement réduit mes achats de CD, mais en tant que véritable « fan » de Pärt, et pour soutenir la création contemporaine et l’économie du disque, j’achète toujours ses nouveaux albums. C’est le label ECM New Series qui édite cette « Symphonie n°4″ sous-titrée « Los Angeles » (lieu de sa création mondiale il y a 2 ans).
J’ai pu entendre l’oeuvre aux « BBC Proms » l’autre jour, à l’occasion d’un concert-anniversaire en hommage à Pärt (il est né un 11 septembre…). Je n’ai qu’un vague souvenir de cette musique inédite, faites d’atmosphères, qui m’a paru extrêmement fine et difficile à saisir pour une première écoute. J’attends donc impatiemment de l’écouter en disque, sans les parasites sonores (et visuels) du concert, pour passer un moment que j’espère de pure contemplation…

Pour commander le CD, voir les sites Amazon.fr ou Fnac.com

Edna Stern : « les préludes et fugues de Bach sont mes amis intimes »

Mardi, mars 3rd, 2009

Pour son nouveau disque qui vient de paraître, la pianiste d’origine israélienne Edna Stern opère un retour à J.S Bach. Rencontre avec une musicienne brillante, à tous points de vue…

Edna Stern, après un détour par le romantisme passionné de Robert Schumann, vous revenez avec ce nouveau disque à J.S. Bach, compositeur qui avait inspiré votre tout premier album. Votre relation semble très intime… D’où vous vient cet attachement ?

« Intime » est un mot bien choisi en effet, je pense que cela provient du fait que ces pièces de Bach ont été longtemps à mes côtés, le prélude et fugue no. 2 en do mineur  et le no. 7 en mi bémol majeur font partie des premières pièces que j’ai apprises de ce livre I du Clavier bien tempéré, j’avais 11 ans en les découvrant. J’ai beaucoup changé depuis et ces pièces aussi dans ma façon de les percevoir. Je les considère comme des amis intimes qui, tous les jours, ont quelque chose à m’apprendre sur la musique, mais aussi sur la vie en général.

Pour Bach « le but de la musique devrait n’être que la gloire de Dieu et le délassement des âmes »… Avez-vous cherché à accentuer cette ferveur religieuse par votre interprétation si intimiste de ces préludes et fugues ?

Non, en même temps, toute cette période intensive de travail sur le disque et sur son répertoire m’a permis de comprendre l’importante place qu’occupaient la religion et la recherche du bien et de la vertu chez Bach. Je me suis intéressée à ce sujet pour la première fois aussi de manière intellectuelle en lisant le livre l’Enracinement de Simone Weil, pour qui « il y a un point de grandeur où le génie créateur de beauté, le génie révélateur de vérité, l’héroïsme et la sainteté sont indiscernables ». J’ai écrit mes impressions sur ce livre et le lien avec Bach sur le site www.pandalous.com.

Avez-vous déjà imaginé rencontrer Bach, et vous être demandé quelle serait sa réaction à l’écoute de votre interprétation très personnelle de sa musique ?

Je n’ai jamais pu imaginer une rencontre pareille (même là, en essayant, je ne réussis tout simplement pas à l’imaginer), par contre, j’ai souvent imaginé Bach découvrant le piano d’aujourd’hui. Je suis convaincue qu’il aurait été enthousiaste de ses possibilités et je me demande souvent de quelle manière il aurait écrit sa musique pour cet instrument. D’une certaine façon, pour moi, Bach n’écrit pas pour un instrument précis et c’est exactement ce qui fait son universalité, sa musique dépassant des critères précis d’esthétiques sonores. Mais parfois, dans certaines pièces, on sent et on entend le son de l’orgue, du clavecin, du violoncelle – comment aurait-il écrit pour qu’on entende le son du piano ?

Au lieu de proposer une intégrale des préludes et fugues, vous évitez cette démarche conventionnelle en proposant un programme sélectif mûrement réfléchi, structuré par quatre chorals. Ecouter votre disque d’un bout à l’autre, c’est comme assister à une histoire faite de romances sans paroles…

J’ai construit le disque de cette manière car je ne suis pas convaincue que le Clavier bien tempéré ait été écrit dans le but d’être joué/écouté d’un bout à l’autre. Il me semble que Bach l’a composé plus dans le but d’explorer (même épuiser) toutes les possibilités liées à la forme et aux tonalités. J’ai donc essentiellement construit le disque par rapport à cet aspect de tonalités différentes, de leurs affects et de leur caractère. Je trouve que les tonalités peuvent être comparées aux couleurs d’un tableau. J’ai essayé diverses combinaisons pour rester sur celles qui me plaisaient le plus et qui allaient ensemble avec la progression tonale, sonore et psychologique du disque. Pour ce qui est des chorals, c’est comme si j’affirmais la couleur générale du groupe de préludes et fugues qui suit.

Vos futurs projets vont-ils à nouveau concerner Bach, ou bien allez-vous explorer d’autres horizons ?

Mon prochain projet a pour sujet les concertos de jeunesse de Mozart. J’enregistre ce disque le mois prochain avec l’orchestre d’Auvergne et Arie Van Beek. Je vais certainement explorer beaucoup de sujets différents dans le futur mais je compte toujours et régulièrement revenir vers Bach.

Liturgie spatiale pour Monteverdi

Jeudi, janvier 29th, 2009

« Un grand nombre de Français prennent des antidépresseurs et vivent dans la solitude du grand amour. Avec la crise, ils risquent de sombrer dans l’alcool et dans la drogue. Ceux qui auront entendu les Vêpres, vivront autrement c’est sûr. »

Telle est, en tout cas, la conviction du plasticien russe Oleg Kulik, créateur de la « liturgie spatiale » donnée en janvier 2009 au Théâtre du Châtelet, un spectacle enivrant élaboré à partir des Vêpres à la Vierge de Claudio Monteverdi, mêlant musique, chorégraphie, bruitages, lumières, parfums et costumes… Un festin sensoriel dont la bizarrerie contemporaine a sans doute offusqué plus d’un puriste, mais que les plus affranchis auront savouré avec ravissement et plénitude, tant la mise en espace et en couleurs, loin de l’endommager, profite à ce chef-d’oeuvre immortel de la musique sacrée composé il y a 400 ans.

La musique, temporelle par essence, revêt chez Monteverdi une dimension très spatiale qui se ressent particulièrement bien dans les Vêpres et le « Magnificat » notamment (double choeurs, effets d’écho…). Le choix d’Oleg Kulik (révélé en rêve, d’après ses dires, par Monteverdi lui-même…) n’est donc pas surprenant vu à quel point la mise en perspective de cette musique semble évidente et nécessaire pour être appréciée à sa juste valeur. Musique et lumières se fondent en une esthétique singulière, par moments énigmatique et hallucinée, à d’autres magique et hypnotisante, mais contrairement à ce qu’on aurait pu penser, le visuel ne vole pas la vedette au sonore. Le visuel sert la musique, la valorise et la magnifie. Certes, l’inventivité plastique de l’artiste russe a de quoi étonner et déconcerter par son étrangeté, mais plus que les détails, c’est l’impression générale qui importe, l’expérience fusionnelle et contemplative proposée au spectateur.  La conception sonore  d’Hermes Zygott est assez curieuse (mélange de cloches, cigales, tonnerre, craquement de tablette de chocolat, sons de tracteur, etc…!), mais jamais elle ne pollue la substance musicale première, interprétée avec fidélité et respect pour le compositeur. Le chef Jean-Christophe Spinosi, l’Ensemble Matheus et le Choeur du Châtelet nous offrent une prestation extraordinaire, malgré quelques décalages qu’on peut leur pardonner en raison de la complexité chorégraphique et scénographique.

Malgré la nature religieuse des Vêpres et le terme de « liturgie spatiale » employé par Oleg Kulik, l’expérience se veut avant tout esthétique :« j’attends du public un élan non pas vers Dieu mais vers les autres » dit Oleg Kulik. Mais libre à chacun de vivre l’émotion élévatrice de ce spectacle étonnant comme il le souhaite.

Concert. Paris, Théâtre du Châtelet. 29-01-2009.Claudio Monteverdi (1567 – 1643) : Vespro della beata Vergine. Conception visuelle, mise en sècne, lumières et costumes : Oleg Kulik. Scénographie : Denis Kryuchkov. Conception sonore : Hermes Zygott. Choeur Du Châtelet, direction : Gildas Pungier. Ensemble Matheus, direction : Jean-Christophe Spinosi.