Comment exister aux côtés d’un génie?

C’est la question que pose l’écrivaine Agnès Boucher, dans un livre paru chez l’Harmattan, consacré aux femmes qui ont vécu dans le sillage de trois grands génies de l’histoire de la musique : Felix Mendelssohn (1809-1847), Robert Schumann (1810-1856) et Gustav Mahler (1860-1911). La vraie question, c’est donc plutôt comment exister en tant que femme aux côtés de grands hommes, dans un contexte socio-culturel où les femmes, si talentueuses et géniales soient-elles, présentent le « défaut » d’être des femmes…

Fanny Mendelssohn, Clara Schumann et Alma Mahler n’étaient pas n’importe quelles femmes ; l’une était la soeur d’un génie, les deux autres étaient mariées à des génies ; mais elles étaient elles-mêmes – au moins pour deux d’entre elles – des musiciennes très talentueuses, et qui sait, peut-être aussi géniales que leur frère ou maris.

En s’appuyant sur de nombreuses lettres, et des témoignages de l’époque, Agnès Boucher refait exister ces femmes à travers leur relation de soeur à frère, ou de femme à mari, pour leur rendre justice, et nous faire réaliser à quel point leur condition féminine a entravé toute une part de leur liberté créatrice. Le plus flagrant est sans doute chez Fanny qui, « si elle avait été un homme, aurait pu faire une belle carrière », selon les dires de son propre père, Abraham Mendelssohn… Tous les témoignages de l’époque montrent pourtant que Fanny était aussi précoce que son frère, voire plus douée que lui.

A l’instar de Wolfgang et Nannerl Mozart, le frère et la soeur Mendelssohn se sont toujours profondément aimés, respectés, même lorsque leur père vient à mourir, et que le rôle de patriarche familial revient « légitimement » à Félix. La mort du père ne changera pourtant rien au sort de Fanny, dont le rôle naturel est d’être mère au foyer, et pour qui la musique ne peut prendre d’autre forme qu’un simple loisir – alors que chez Félix, comme il lui expliquera à maintes reprises dans ses lettres, la musique est une chose sérieuse, trop sérieuse pour des femmes…

Les lettres de Félix à sa soeur, si elles ne manquent pas d’encenser la musique de Fanny, révèlent toutefois une part de machisme, et un refus d’admettre qu’une femme – sa soeur ! – puisse avoir plus de talent que lui. Et l’histoire de nous apprendre – avec stupéfaction – que plusieurs des fameuses Romances sans paroles, publiées par Félix, seraient en réalité de la main de Fanny… Voilà qui suffit à modifier à jamais le regard qu’on portait sur l’oeuvre de Felix, car même si son génie à lui est incontestable (Symphonies « Ecossaise » et « Italienne », Songe d’une Nuit d’été, oratorios Paulus et Elias…), le fait qu’il y ait doute sur l’authenticité d’une partie de sa production, voilà qui est assez troublant…

Femmes à part, le livre d’Agnès Boucher, très documenté, est aussi une approche originale des trois compositeurs, qu’elle aborde à travers le regard de ces femmes qui les ont entourées, apportant un nouvel éclairage , plus psychologique, sur la vie de ces génies. Et de la psychologie, il y en a surtout dans la partie consacrée à Gustav Mahler, qui rencontra le psychanalyste Sigmund Freud vers la fin de sa vie, une rencontre relatée en détail par Agnès Boucher, où on prend connaissance de plusieurs détails intimes sur la vie privée du couple…

Un livre très intéressant donc, à lire aussi bien par les mélomanes que par ceux qui se passionnent pour toutes ces grandes femmes, dont le potentiel de créativité a été fortement limité par le contexte socio-culturel de l’époque à laquelle elles ont vécu…


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