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la musique classique désacralisée

Ensemble OTrente, créateur d’émotions mystiques a cappella

janvier 18th, 2012

Ensemble OTrente, mardi 17/01 au Temple du Saint-Esprit à Paris © Richard Holding

Le mardi 17 janvier, c’était le jour de la Sainte Roseline. Mais j’avais rendez-vous, quant à moi, avec le Saint-Esprit, dans son temple protestant du 8e arrondissement. Je ne suis pas croyant, mais il me semble que si je l’étais, j’associerais bien volontiers le mystère du Saint-Esprit avec le mystère de l’harmonie musicale : une force pénétrante qui vous remplit d’une joie indicible, une énergie mystique issue du tréfonds de l’univers qui vous replace dans le champs de la solidarité  métaphysique ; vous savez, cette émotion extatique qui vous fait comprendre, avec à la fois légèreté et profondeur : ah, je ne suis pas seul au monde!…

Encore faut-il, pour expérimenter cet état d’esprit, que les musiciens soient à la hauteur de votre attente. C’était pleinement le cas ce soir-là, avec une prestation époustouflante du choeur OTrente dirigé par le jeune surdoué Raphaël Pichon, dans un programme de musique sacrée du début 20e siècle avec Howells, Martin, Holst et Vaughan Williams. Ma précédente envolée métaphysique, ça avait été à l’Oratoire du Louvre le 2 novembre 2011, avec le Choeur Philharmonique de Chambre d’Estonie chantant Arvo Pärt, dirigé par Paul Hillier, clairement l’un des plus beaux choeurs du monde. Mais l’émotion était tout aussi pleine en ce mardi hivernal, même si, contrairement au concert Pärt, je découvrais la majorité des oeuvres chantées ; idéalement assis au premier rang, à 3 mètres du choeur, la musique m’a frappé de plein fouet, mais rien de douloureux, bien au contraire…

J’ai surtout été frappé par la précision de l’interprétation, l’admirable maîtrise des nuances (la magie des tous premiers sons du Nunc Dimitis de Holst qui semblaient réellement provenir d’un autre monde…), la projection des voix, perçante et d’une clarté cristalline dans l’acoustique exceptionnelle du Temple, et par dessus tout, la solidité et l’endurance du choeur – composé principalement d’excellents amateurs – dans ce programme a cappella très exigeant.

Le Requiem de Herbert Howells (1892-1983), composé en 1932, a la particularité de mêler une partie du texte latin de la messe des morts (requiem aeternam) avec des  psaumes anglicans. C’est une oeuvre de toute beauté qui, en alternant des séquences harmoniques très riches et modulantes, avec des séquences à l’unisson ou à la polyphonie plus clairsemée,  prend ses sources dans l’héritage vocal de la Renaissance tout en s’inscrivant dans la modernité de son époque.  Les passages chantés sur les paroles « requiem aeternam » baignent dans une atmosphère de pure contemplation, malgré leur caractère recueilli et plutôt sombre. Les chanteurs d’OTrente, malgré quelques très légères hésitations, en ont livré une interprétation absolument sublime, sous une direction très élastique de Raphaël Pichon, que l’on n’est pas habitué à voir dans un tel répertoire (ses concerts et enregistrements pour l’ensemble de musique ancienne Pygmalion sont plus beaucoup plus médiatisés) ; ses gestes souples, très poétiques, débarrassent de la musique de son côté métronome, et lui redonnent toute sa sensibilité, sa fraîcheur et sa spontanéité.

La deuxième grande oeuvre de ce programme, vocalement très exigeante, était la Messe à double choeur du compositeur suisse Frank Martin, un véritable monument du répertoire choral a cappella du 20e siècle. Là encore, la prestation du choeur était tout à fait épatante. De par son ampleur et sa complexité, l’oeuvre est un peu moins évidente à apprécier au premier abord, mais c’est un véritable morceau de bravoure pour le choeur, obligé d’afficher toute sa palette de qualités vocales, jusqu’à la toute dernière note de l’Agnus Dei. En introduction de ces deux grandes pièces, l’ensemble a chanté deux pièces sacrées  plus brèves, le Nunc Dimitis de Gustav Holst et le O vos omnes de Ralph Vaughan Williams.

Au final, c’est un programme d’environ une heure de musique intégralement a cappella que les Parisiens auront la chance de réentendre ce vendredi 20 janvier à 20h45 à la basilique Sainte Clotilde, dans le 7e arrondissement ; si vous aimez la musique chorale, sacrée et a cappella qui plus est, je ne peux que vous encourager à aller écouter ce magnifique choeur, qui n’a rien à envier aux formations plus médiatisées… L’énergie est réelle, l’émotion et la qualité sont au rendez-vous, les oeuvres sont belles et rares… que demander de plus ?!

L'Ensemble OTrente avec son chef Raphaël Pichon, mardi 17/01 au Temple du Saint-Esprit à Paris © Richard Holding

Shame : un peu de Bach et beaucoup de sexe

décembre 30th, 2011

Dans les premières minutes du film Shame, on voit l’homme assis dans une rame de métro à New York, sur le chemin du travail. Sur la banquette d’en face, il remarque une jeune femme rousse. Il l’observe d’un air discret et charmeur jusqu’à ce que leurs regards se croisent. Visiblement flattée, elle se risque à un sourire gêné, et se montre quelque peu invitante. Elle se lève pour sortir du métro et s’accroche à la barre en attendant l’ouverture des portes. L’homme fait de même, et fait en sorte que sa main frôle la sienne. Mais elle descend vite, trop vite, et disparaît dans la foule. L’homme s’est-il laissé abuser par son fantasme ? Était-ce vraiment une invitation de la jeune femme, ou bien avait-il tout imaginé ?

Le film se termine sur une séquence similaire, lorsque l’homme recroise la même jeune fille dans le métro. Cette fois-ci elle se montre nettement plus invitante. Mais le film s’arrête, et ne nous raconte pas la suite, laissant carte blanche à l’imagination du spectateur.

Entre ces deux scènes, Steeve Mcqueen filme les méandres de la vie intime d’un homme rongé par l’addiction sexuelle qui, le soir en rentrant du boulot, écoute les Variations Goldberg de Bach avant de se mater un film porno sur son ordinateur portable. Des scènes de masturbation dans les toilettes du travail aux orgies dans les Night-clubs des quartiers sombres de New York, en passant par une tentative d’engagement (hélas vite avortée), le spectateur est projeté à l’intérieur de la spirale infernale vécue par Brandon (interprété par Michael Fassbender), qui a pourtant tout pour séduire : un trentenaire beau gosse, qui s’habille avec classe, incarne un bon job et dispose d’un appart confortable. Mais accroché à la roue d’Ixion, il roule de désir en désir, et se voit condamné à vivre au rythme de ses fantasmes, exposé en permanence à la honte potentielle.

Carey Mulligan, James Badge Dale et Michael Fassbender

Arrive le jour où sa soeur – une chanteuse de jazz paumée et dépressive, jouée par Carey Mulligan – se tape l’incruste dans son appartement. Leurs rapports sont tendus, Brandon se la jouant dur et égoïste.  Après  supplication de sa soeur, il se décide tout de même à aller l’écouter chanter un soir, dans un bar à cocktails, en compagnie de son boss. Ce dernier, jeune père de famille, a une folle envie de liberté, et tire sur tout ce qui bouge. Il séduit la soeur, toute vulnérable,  et sans gêne aucune, tous deux repartent à l’appartement de Brandon faire des galipettes… Pris au piège par sa soeur, Brandon tourne en rond dans la pièce d’à côté et a du mal à contenir sa rage et sa frustration. Au bord de l’explosion, il sort se défouler, et par un magnifique travelling latéral, la caméra le filme en train de faire son jogging dans les rues de New York, un prélude de Bach dans son lecteur mp3.

Cet épisode va pourtant précipiter la chute de Brandon dans la déchéance, tout autant que celle de sa soeur… Après une dispute, Brandon claque la porte et va boire dans un bar. Première étape d’une nuit à rebondissements qui se terminera dans le lit de deux prostituées. Pendant ce temps, sa soeur se renferme dans l’appartement et tente de se suicider…

Arrive ensuite l’une des scènes les plus fortes du film, lorsque Brandon se hâte de revenir à l’appartement, ayant deviné la connerie de sa soeur. Il la retrouve inconsciente et ensanglantée. Une séquence poignante, qui fait à nouveau entendre un morceau pour clavier de Bach – mais pour la première, la musique n’est pas intrinsèque à l’action du film, elle est utilisée en illustration.

Au final, c’est donc le geste désespéré de la soeur qui permet à Brandon, dans un authentique élan d’amour, de surmonter la violence de ses désirs.

Sans parler de la musique originale du film de Harry Escott, qui joue clairement un rôle de tapisserie sonore allègrement inspirée de La Ligne Rouge de Hans Zimmer, il y a donc au moins 3 scènes importantes où la musique sert réellement l’acteur principal du film, en le tirant doucement vers le haut, de la pulsion et l’abject vers l’amour et la beauté. Car malgré son addiction sexuelle, Brandon sauve les apparences et cache bien son vice ; c’est quelqu’un d’ordonné, de très présentable, et qui trouve un apaisement – certes momentané – grâce à la musique, de Bach notamment…

- La première scène c’est lorsqu’il met sur sa platine l’aria des Variations Goldberg, avant d’aller consulter des vidéos pour adultes sur son ordinateur – une scène qui résume parfaitement la dualité du personnage, tiraillé entre obscénité et finesse d’esprit…

- La deuxième scène, c’est celle du bar où Brandon écoute sa soeur chanter New York New York. D’une voix fragile et hésitante, elle livre une interprétation très poignante et mélancolique de la chanson, ce qui ne manque pas d’émouvoir Brandon qui ne peut s’empêcher de verser une larme ; larme de tristesse ? d’amour ? de honte ? Quoiqu’il en soit,  on comprend à partir de cette scène musicale que malgré les apparences, Brandon n’est pas un homme un paix avec lui-même, rongé par la solitude existentielle que lui impose  ses pulsions intérieures.

- La troisième scène arrive peu de temps après la deuxième, lorsque Brandon, frustré et en rage, sort faire un jogging avec du Bach dans son lecteur mp3, pendant que sa soeur fait l’amour avec son patron dans son propre lit. Ecouter du Bach en faisant du sport : quoi de plus sain pour expulser ses émotions négatives et se défaire de l’addiction sexuelle!

Paul Mealor, compositeur contemporain en tête des meilleures ventes classiques en GB

novembre 25th, 2011

crédit : Jillian Bain Christie

Pour la première fois en 20 ans, depuis Henyrk Gorecki et sa célèbrissime Symphonie n°3, un compositeur contemporain de musique « savante » arrive en tête des meilleures ventes de disques au Royaume-Uni. Paul Mealor, qui souffle d’ailleurs aujourd’hui même ses 36 bougies, a été révélé au grand public grâce à sa magnifique pièce pour choeur « Ubi Caritas », commandée par le couple princier Kate et William pour leur cérémonie de mariage (cf vidéo ci-dessous).

Le disque qui arrive en tête du « Classical chart » s’appelle « A Tender Light« , édité chez Decca, sur lequel figure « Ubi Caritas » mais  aussi un « Stabat Mater » et un « Ave Maria », des oeuvres assez belles aussi mais bien trop « sucrées » pour mes oreilles habituées à la pureté expressive d’un Pärt ou d’un Gorecki.  Mais si vous aimez John Rutter ou Eric Whitacre (ce qui n’est pas vraiment mon cas), vous aimerez à n’en pas douter la musique de ce jeune gallois, tellement les univers semblent proches…

Dans sa biographie sur Wikipedia, un journal américain est cité qui décrit la musique de Mealor comme « stylistiquement évolué de Pärt et de Gorecki, et qui témoigne d’une profonde introspection ». Personnellement – mais mon jugement ne se base que sur quelques oeuvres – je ne trouve rien de bien original chez Mealor, tout ça ressemble beaucoup à du recyclage de compositeurs déjà passés par là. Et vous, qu’en pensez-vous ?

Sainte-Cecile, l’autre fête de la musique

novembre 23rd, 2011

Le 22 novembre c’est la Sainte Cécile – ou Cécile de Rome – une sainte chrétienne avant tout célèbre pour avoir continué à respecter son voeu de virginité, malgré son mariage forcé. Issue d’une famille noble, riche et cultivée, la légende raconte que Cécile était particulièrement douée pour les arts et avant tout la musique  - elle aurait composé plusieurs hymnes.

On raconte aussi que lors de son jour de noces, pendant que tout le monde chantait et dansait, Cécile s’est retirée pour invoquer la protection du Dieu tout en chantant dans son cœur et en récitant des psaumes. C’est cette partie de la légende qui est principalement à l’origine de sa vénération en tant que patronne de la musique.

Jusqu’au Moyen-Âge, le patron des musiciens était le pape Saint Grégory (à l’origine du chant grégorien), mais quand l’académie de musique de  Rome fut créée en 1584, elle fut placée sous la protection de Sainte Cécile.

Cécile a inspiré bon nombre de compositeurs depuis la Renaissance.  Voici quelques unes de mes oeuvres préférées :

-  Henry Purcell, Hail! Bright Cecilia (1692) [http://www.youtube.com/watch?v=5AGUGdLj3Vo&feature=related]
Purcell a été le premier des grands compositeurs occidentaux à rendre hommage à la patronne des musiciens avec cette oeuvre composée en 1692, sur un texte de Nicholas Brady

- Georg Friedrich Haendel, Ode for St Cecilia’s Day (1739).
Haendel composa cette oeuvre lyrique à mi-chemin entre l’oratorio et l’opéra en 1739, sur un célèbre poème de John Dryden écrit en 1687 qui exalte le rôle de la musique dans l’harmonie de l’Univers.

- Joseph Haydn, CäcilienMesse (1766)
Voilà l’une des plus majestueuses messes du compositeur autrichien, composée en 1766. Mon passage préféré est le « Et incarnus est », chanté par le ténor solo.

- Arvo Pärt : Cecilia Vergine Romane (2002) [http://www.youtube.com/watch?v=9UplOR6gT5U]
Voilà clairement l’une des mes oeuvres préférées d’Arvo Pärt pour choeur et orchestre, je suis toujours très ému à chaque fois que j’entends la dernière partie, qui est comme une sorte de procession funéraire, le moment où le corps de Cecilia est transféré à Rome. Les voix du choeur viennent se poser sur un tapis sonore finement orchestré, avec un motif de tierce mineure répété inlassablement par les clarinettes qui donne vraiment l’impression d’un cortège qui avance lentement.

A-t-on retrouvé la symphonie n°8 de Sibelius?

novembre 21st, 2011

Les musicologues du monde entier tremblent d’excitation. Un universitaire aurait mis la main sur des ébauches de la fameuse 8e Symphonie de Jean Sibelius, venant injecter une bonne dose de piment dans l’une des aventures musicologiques les plus passionnantes du 20e siècle.

Le plus célèbre compositeur finlandais de l’histoire, Jean Sibelius, auteur notamment de 7 symphonies, plusieurs poèmes symphonies et de musiques de scènes, est mort en 1957, à l’âge de 92 ans. Sibelius est aussi célèbre pour avoir jeté dans les flammes le manuscrit de sa Symphonie n°8, et pour n’avoir quasiment plus rien composé pendant les 30 dernières années de sa vie… Très attendue par le public européen et américain à une époque où le compositeur avait atteint une renommée internationale, la Symphonie n°8 a longtemps été annoncée, mais jamais divulguée.

Selon le critique musical Norman Lebrecht, l’orchestre symphonique de la BBC sera la première a faire entendre les extraits de la symphonie inédite, à Manchester, à l’occasion d’un cycle Sibelius, cycle qui devrait être enregistré sur disque dans la foulée.

Arvo Pärt à Paris, un petit goût de paradis

novembre 6th, 2011

Arvo Pärt, célèbre compositeur estonien aujourd’hui âgé de 76 ans, est à l’honneur du festival Estonie Tonique avec 3 concerts donnés dans différents lieux parisiens, avec notamment la création française de son oeuvre Adam’s Lament le 4 novembre au Centquatre.

Arvo Pärt et le chef estonien Olari Elts, en pleine répétition de l'oeuvre "Adam's Lament", le 3/11/11 au Centquatre à Paris © Richard Holding

Dans une société aux valeurs matérialistes, où les individus, lancés dans une course effrénée et insatiable vers l’hyper-consommation s’achètent et se revendent les uns les autres, le désir d’unité, d’amour et de spiritualité n’ont jamais été aussi forts. Beaucoup ne ressentent pas le besoin de se poser de questions métaphysiques, et se consument dans l’éphémère. D’autres en ressentent l’étourdissement et la futilité, et se languissent de repères plus stables et atemporels, qu’ils trouvent auprès de l’amour familial ou dans la religion.

Pour ma part, c’est surtout dans l’art, plus particulièrement la musique, que je trouve un ancrage existentiel, et que m’abreuve de spiritualité. En tant que non-croyant, on peut trouver étonnant que j’emploie le mot « spiritualité », mais je ne vois pas pourquoi la religion aurait l’exclusivité d’une telle réalité, car par spirituel j’entends simplement le contraire de matériel ; ce qui relève du domaine de la conscience, de l’esprit. Et pour moi la musique est d’essence spirituelle, voire métaphysique, car elle n’exprime rien de matériel ou de corporel de ce monde, elle est son propre monde.

C’est d’autant plus flagrant dans une musique aussi planante et atemporelle que celle du compositeur estonien contemporain Arvo Pärt qui lui, pour le coup, est un homme très pieux, et même s’il ne compose pas de la musique à vocation liturgique, elle est toujours d’inspiration religieuse, le plus souvent fondée sur un texte sacré.

Alors que la religion suppose une conversion, un acte de foi, avec des règles et des préceptes définis par une minorité, la musique parle à chacun de nous dans un langage clair et universel, que nous soyons catholiques, juifs, homosexuels ou végétariens. La musique ne porte pas de jugement sur les hommes, elle est au delà, elle exprime son propre univers, loin du notre, dépassant ainsi les différences sociales, culturelles et religieuses ;  »la musique est plus forte que toute drogue et toute religion », disait le chanteur de metal Marilyn Manson…

Arvo Pärt, ambassadeur de la musique estonienne à Paris

Mais revenons à Pärt, l’un des invités phares d’Estonie Tonique à Paris, un festival qui continue jusqu’à la fin du mois de novembre et qui met à l’honneur l’art contemporain de ce petit pays balte, qui, bien que longtemps sous le joug de l’empire soviétique, a su s’émanciper culturellement et surtout musicalement.

Trois concerts principalement dédiés à Pärt ont été proposés dans le cadre de ce festival, le premier le 7 octobre à l’Eglise Saint-Eustache, par le Choeur national d’hommes d’Estonie, le second à l’Oratoire du Louvre, le 2 novembre, dans un programme de pièces pour choeur a cappella ou avec orgue, et le dernier le 4 novembre, dans l’étonnant Centquatre, avec la création française d’une oeuvre d’envergure composée en 2009 : Les lamentations d’Adam.

Rater la venue d’un aussi grand compositeur que Pärt à Paris c’est comme regarder le Tour de France à la télé alors qu’il passe devant chez soi. J’ai raté le concert du 7 octobre, mais je savais que deux autres portes célestes allaient s’ouvrir quelques semaines plus tard, et j’ai donc attendu le mercredi 2 novembre à 20h36 – jour des morts dans la tradition catholique -, pour goûter une première fois au paradis estonien. Et c’est en plein coeur de Paris, au milieu des trottoirs bondés et des boulevards embouteillés, que la magie a opéré, dans  l’Oratoire du Louvre.

Concert ou rite spirituel ?

Sous la direction de Paul Hillier, grand interprète et spécialiste de la musique Pärt, auteur d’ailleurs d’un livre sur le compositeur, le Choeur Philharmonique de Chambre d’Estonie et l’organiste Christopher Bowers-Broadbent nous ont offert une heure et demie de pure joie – religieuse pour les uns, esthétique pour les autres. Il faut dire que le lieu, la programmation du concert (suite de pièces sacrées, entrecoupées de pièces pour orgue seul), jetaient un flou sur la frontière entre concert et cérémonie liturgique. Personnellement, je n’en ai que faire de la liturgie pour me sentir au paradis, et c’est moins le texte et sa portée religieuse que l’émotion purement musicale qui m’intéresse, et qui me procure une paix intérieure.

J’ai été particulièrement heureux de découvrir des pièces inédites, qui n’ont pas encore été enregistrées, comme Veni Creator, Anthem of Saint John the Baptist, The Deer’s cry et Morning Star. J’ai adoré cette dernière oeuvre, assez courte, qui va des ténèbres à la lumière : « Christ est l’étoile du matin, qui, lorsque la nuit de ce monde est passée, apporte à tous ses saints la promesse de la lumière de la vie et ouvre le jour éternel. » Pas besoin de croire en Jésus pour être en extase devant cette trappe de lumière ouverte par le génial cheminement musical, et on peut très bien remplacer « Christ » par « Amour », soit religion par humanité, tout simplement.¨

Le public applaudit Arvo Pärt (à droite) et le Choeur Philharmonique de Chambre d'Estonie, le 2/11/11 à l'Oratoire du Louvre (Paris) © Richard Holding

Ce que j’ai admiré par dessus tout dans ce concert qui a fait salle comble, c’est le respect des auditeurs, qui sont restés dans un silence béat d’un bout à l’autre. Pas ou peu de toussotements, de chaises qui grincent, de programmes qui tombent… c’est assez rare pour être signalé, et ça prouve à quel point la magie pärtienne – tissée de silences – a opéré sur un public attentif et disponible. L’interprétation magistrale y était aussi pour quelque chose – j’ai rarement entendu un choeur aussi pur et cristallin -, mais aussi et surtout, Arvo Pärt faisait lui-même partie du public, les yeux fermés et la tête posée contre le mur, inspirant ainsi respect, contemplation et méditation.

Paradis perdu, paradis retrouvé…

On ne peut malheureusement pas en dire autant du concert du 4 novembre, au Centquatre. Le lieu – un ancien bâtiment de pompes funèbres – a été superbement remodelé, mais paraît peu adapté à l’intimité d’une musique comme celle de Pärt, qui réclame un silence absolu. Le problème c’est qu’il s’agit d’un grand espace ouvert, un peu comme un hall de gare, et les moindres petits bruits (des pas, une porte qui grince, un bébé qui crie, une chasse d’eau des toilettes…), même s’ils sont éloignés de la scène, résonnent et viennent perturber le climat de quiétude qui enveloppe la musique de Pärt. Et que de toussotements dans le public!!!

Le Choeur Philharmonique de Chambre d’Estonie et l’Ensemble orchestral de Paris placés sous la direction d’Olari Elts, interprétaient donc en création française Les lamentations d’Adam, une oeuvre longue de 18 minutes. De Pärt il y avait aussi Ein Wallfahrtslied, Summa, et Da pacem Domine. La première partie du concert était consacrée au compositeur français Thierry Eschaich, dont l’oeuvre phare était le Concerto pour orgue et orchestre n°2, une musique rythmée, pleine d’énergie, mais qui m’a fait plus penser à une musique d’action d’un film qu’autre chose.

Les quatre oeuvres de Pärt ont été interprétées à la suite, sans coupure (à part évidemment les inévitables toussotements et grincements de chaise de la part du public…). L’oeuvre qui m’intéressait le plus était la création française, car je connaissais les 3 autres.  Pärt a composé là une oeuvre un peu dans la même veine que Cecilia Vergine Romana, et on pense aussi à sa Symphonie n°4 dite « Los Angeles » (les anges). Elle est écrite pour choeur mixte et orchestre à cordes, et on y retrouve tous les ingrédients de la sauce pärtienne des années 2000, avec une musique qui procède par petites touches, courts motifs récurrents,  et qui laisse une place importante au choeur, qui chante d’ailleurs plusieurs fois a cappella.

Le texte raconte les souffrances d’Adam, après qu’il fut chassé du paradis. Arvo Pärt offre cette clé d’écoute : « Pour moi, le nom d’Adam est un nom « collectif » non pas simplement évoquant l’humanité tout entière, mais aussi chaque individu, indépendamment de son époque, de sa classe sociale ou de sa croyance religieuse. Adam se lamente sur cette Terre pour des millénaires. Notre ancêtre a pressenti la tragédie humaine, éprouvé sa culpabilité, le résultat de son péché. Il a subi tous les cataclysmes de l’humanité dans les tréfonds d’un désespoir inconsolable et jusque dans son agonie. »

Pas très joyeux tout ça, mais on peut effectivement considérer Adam comme un mythe universel qui parle à chaque homme, tout en le débarrassant de cette culpabilité chrétienne qui n’a selon moi pas lieu d’être. On peut considérer l’existence comme une source de souffrance, mais je refuse de mettre cette souffrance sur le compte de soi-disant « pecheurs »… Pour moi la souffrance nait de l’ignorance, du non-sens de l’existence, du vide angoissant qui s’ouvre devant nous. Mais un vide qu’on peut fort heureusement combler, en choisissant de vivre, tout simplement, en donnant un sens individuel à sa vie. Personnellement, le sens de ma vie je le perçois en écoutant une telle musique, qui a une vertu consolatrice ; en l’écoutant, je me sens porté vers un plan de conscience supérieur, qui pourrait être celui de l’intuition (telle que la conçois le philosophe Bergson), c’est-à-dire une conscience intime de la puissance vitale qui nous anime et qui nous relie au reste de l’univers. Car c’est bien cela que je ressens : une émotion de solidarité avec le Tout, la conscience d’être un microcosme au sein du macrocosme, et non pas une entité individuelle et solitaire.

Et ce que je trouve encore plus génial dans cette oeuvre de Pärt, c’est sa manière de nous parler de l’absence du paradis, tout en nous introduisant dans le paradis, qui est celui généré par la beauté de sa musique toute spirituelle…

Arvo Pärt salue le public à l'issue du concert au Centquatre à Paris, qui a vu la création française de son oeuvre "Adam's Lament", le 4/11/11 © Richard Holding

En attendant les concerts parisiens d’Arvo Pärt…

octobre 28th, 2011

En ce week-end de la Toussaint, on parle beaucoup de mort, de chrysanthèmes et de cimetières. Mais si la mort ce n’est pas votre truc, oubliez les cimetières et partez direct pour le paradis! le compositeur estonien Arvo Pärt vous propose deux voyages sans escale, au départ de Paris : le 2 novembre, à l’Oratoire du Louvre, et le 4 novembre, au Centquatre. Si vous ratez le train, faudra vous consoler avec la comédie musicale Adam & Eve, tant pis pour vous.

Après un concert le 2 novembre d’oeuvres cristallines pour choeur a cappella ou avec orgue, à l’Oratoire du Louvre, c’est le Centquatre qui accueille vendredi 4 novembre la création française d’Adam’s lament (la Plainte d’Adam, après qu’il fut chassé du paradis…). Une oeuvre longue de 24 minutes qui sera interprétée par l’Ensemble orchestral de Paris et l’excellent Choeur philharmonique de Chambre d’Estonie. Egalement au programme de ce concert, donné dans le cadre du festival Estonie Tonique, on pourra entendre Ein Wallfahrtslied, Summa, et Da Pacem Domine. Ce dernier, vous pouvez en écouter un extrait dans cette vidéo ci-dessous, que j’ai faite moi-même le 3 novembre lors d’une répétition avec la présence de Pärt lui-même. C’est très émouvant d’écouter une si belle oeuvre, sachant que le compositeur est réellement là, à l’écouter en même temps que vous…

Au commencement était le rythme

octobre 21st, 2011

Mardi 18 octobre, j’étais invité à la Cité de la Musique pour assister à un concert pour le moins original. Ou du moins peu banal. Programmer Desert Music du compositeur minimaliste Steeve Reich aux côtés de la Symphonie n°5 du grand Beethoven, il fallait tout de même oser!
Mais voilà, quiconque est habitué par l’originalité des saisons musicales de la Cité sait bien que ce genre de mélanges insolites n’est jamais anodin. Et qu’il y a toujours une raison de jeter des ponts entre des univers sonores qui, a priori, tout semble opposer, mais qui ne sont, au fond, pas si éloignés que ça.

Le point commun entre Reich et Beethov ? Le rythme! Plus précisément, le fait de structurer l’oeuvre autour d’une cellule rythmique répétée des centaines de fois. La répétition est un procédé bien connu chez Reich ; quiconque écoute sa musique pour la première fois aura même du mal à déceler autre chose qu’un motif répété indéfiniment, et trouvera probablement le tissu sonore d’une banalité déconcertante. Et pourtant, la subtilité de Reich c’est de composer une musique organique, cellulaire, qui se métamorphose progressivement par des variations rythmiques à peine perceptibles, tout en conservant un même mode harmonique, ce qui provoque des glissements savoureux, hypnotisants.

Chez Beethoven, ce n’est pas aussi subtil, mais ce n’est pas moins génial pour autant. Chez lui, c’est un motif mélodique (le fameux destin qui frappe à la porte) qui se trouve balancé dans tous les sens, entre tous les instruments, comme des footballeurs qui se passent un ballon, mais au final, Beethoven ne retient que la structure rythmique du motif (les fameux 4 coups) et c’est là où peut le rapprocher de Steeve Reich. Mais alors que chez Reich, ce sont les variations de rythme qui créent l’harmonie, chez Beethoven c’est plutôt l’harmonie qui contrôle le rythme et l’expose à toute une palette de couleurs différentes.

Dans le concert que j’ai entendu, le Brussels Philharmonic a d’abord joué le Reich, sous la baguette d’un excellent Michel Tabachnik, dont les gestes et mouvements du corps se fondaient en un gracieux tissu chorégraphique, un peu à la mode du soundpainting. Et c’est un Michel Tabachnik complètement déchaîné qui est arrivé sur scène après l’entracte pour filer la Cinquième de Beethoven d’une seule traite, comme d’un seul même geste, avec une pêche et un dynamisme hors-pair, comme s’il avait été dopé par la jouissance rythmique du Desert Music de Reich (mille fois plus efficace que la techno, selon moi!).

En tout cas voilà, concert très intéressant en ce qu’il m’autorise cette petite réflexion sur l’importance du rythme en musique,  et j’ai jugé important aussi d’insister sur la programmation originale de ce concert, qui espérons-le, fera des petits, car il y a tellement d’oeuvres géniales dans le réperoire contemporain qui méritent tout autant d’attention que les grands classiques… Car si Beethoven est le compositeur classique le plus joué dans le monde, Reich doit plutôt végéter dans les profondeurs du tableau!

Extrait de Desert Music de Reich :

Wagner, compositeur de la fin du monde

septembre 22nd, 2011

Le film est crépusculaire, mais ce n’est pas le Crépuscule des Dieux qu’a choisi Lars von Trier pour illustrer la fin du monde. La douce tragédie de l’existence humaine, dénuée de sens et traversée par une mélancolie lancinante, s’exprime dans le dernier opus du réalisateur danois par le sombre chromatisme du prélude de Tristan une Isolde de Wagner, véritable apothéose de l’amour tragique, et chef d’oeuvre immortel  de l’histoire de l’opéra occidental. Unique musique du film, Lars von Trier l’utilise de manière obsédante ; présente à des moments clés (dépression de Justine, approche menaçante de la planète Melancholia, etc.),  c’est aussi elle qui introduit les toutes premières images du film – comme pour tuer d’emblée toute miette d’espoir – et c’est elle qui clôt le film, jusqu’à la dernière seconde, lorsque la planète Melancholia percute la Terre.

Un film sombre aux antipodes de Tree of life

Dans le mythe de Tristan et Iseult, revisité par Wagner, la passion amoureuse est tellement intense et douloureuse qu’elle n’a d’autre choix que d’aboutir à la mort, tragiquement. De l’opéra de Wagner, Lars von Trier ne retient que la tragédie et l’aspiration à la mort, en évacuant l’amour, préférant dépeindre la frivolité humaine, vouée à la décadence. C’est un film sombre, qui embrasse la mort comme une délivrance, tout à fait aux antipodes du message d’espérance de Tree of Life de Terrence Malick, vainqueur de la Palme d’Or à Cannes cette année.

Les deux films ont en commun une réflexion métaphysique sur le sens de la vie, mais proposent deux visions radicalement opposées : Tree of Life est une tentative pour saisir Dieu dans toute son immanence, de replacer l’homme au sein du cosmos et de manifester les liens invisibles qui le relient au Tout, dans un vaste élan d’amour ; c’est un grand Oui à la vie. Melancholia, au contraire, est un film fataliste, nihiliste, qui précipite l’humanité dans un néant apocalyptique.

Malgré sa noirceur, l’esthétique de Melancholia est absolument sublime, et procure une expérience de cinéma vraiment sensationnelle. Sur des images d’une beauté astronomique à couper le souffle, l’orchestre de Wagner est transporté dans une toute autre dimension, où la mort d’un couple amoureux laisse place à l’anéantissement total de l’humanité…

Bande-annonce :

Retour sur le 11 septembre… d’Arvo Pärt

septembre 15th, 2011

Le compositeur estonien Arvo Pärt fêtait ses 76 ans le 11 septembre dernier. A cette occasion, un grand concert avec plusieurs de ses oeuvres a été donné dans le cadre du Festival Nargen à Talinn, dont 3 créations mondiales :  Salve Regina (donné 2 fois!), Beatus petronius et Statuit ei Dominus – des oeuvres en réalité déjà existantes pour choeur et orgue, mais que Pärt a orchestrées.

Mais il y avait aussi et surtout Adam’s Lament (la plainte d’Adam), une oeuvre écrite pour choeur et orchestre à cordes longue de 24 minutes, que les Parisiens auront la chance d’entendre le 4 novembre prochain au Centquatre. L’oeuvre date de 2010, et est basé sur un texte du moine Silouan, dans lequel il relate la douleur d’Adam après qu’il a été chassé du paradis.

Le concert, enregistré par la radio estonnienne Klassika raadio, est disponible à la réecoute et jouit d’une très belle interprétation de Tonu Kaljuste et d’une très bonne qualité de son.